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Gaspillage alimentaire : j'ai fouillé les poubelles des hypermarchés avec des freegans

Publié le

par Théo Chapuis

Les freegans sont des citoyens qui récupèrent dans les ordures ce qui peut être encore consommé. Poussant le concept un peu plus loin, le collectif lyonnais des Gars'Pilleurs fait le tri dans les poubelles des hypermarchés et distribue les denrées. L'objectif ? Dénoncer le désastre d'ampleur du gaspillage alimentaire. Lampe frontale sur la tête, l'un de nos journalistes les a suivis dans un de leurs raids. 

Une autre façon de faire vos courses (Crédits image : Theo Chapuis)

La nuit, si vous traînez non loin des supermarchés qui bordent votre ville, il se peut que vous croisiez quelques silhouettes, seulement éclairées du faisceau lumineux d'une lampe frontale. Tout gantées de noir, elles escaladent les clôtures et s'introduisent discrètement à l'arrière des magasins. Quelques minutes plus tard, ces individus reviennent les bras chargés de sacs de courses, l'allure courbée sous le poids du butin et le pas pressé. Vite, vite, ils embarquent tous à l'intérieur d'une modeste citadine et partent aussi vite qu'ils sont arrivés.

Cambrioleurs ? Casseurs ? Voleurs à la petite semaine ? Pas vraiment, puisque ces individus n'ont fait que prendre dans les poubelles des denrées que les magasins bazardent sans autre forme de procès. Ils sont sans doute des milliers en France, mais à Lyon ils se regroupent sous le nom des Gars'Pilleurs, un collectif qui refuse le gaspillage alimentaire tel que perpétré par la grande distribution, et triste corollaire de notre société de consommation.

"Ça fait depuis juillet que je fais ça avec deux potes", explique Jacqueline*, 23 ans. Elle me le confie d'emblée, pour elle, "ça devient une routine, un peu comme faire ses courses"... qu'elle ne fait quasiment plus, du coup. À l'aise sur le canapé de sa colocation du septième arrondissement de Lyon, elle évoque quelques histoires de récolte dans les poubelles avant de partir au lieu de rendez-vous fixé pour procéder à une nouvelle "récup" ce soir.

Le but des récoltes, c'est dénoncer le gaspillage. Alors emmener les gens c'est encore mieux : c'est là qu'on peut les sensibiliser, qu'une prise de conscience peut s'opérer. On invite d'ailleurs les gens à qui ça plaît à le faire avec d'autres pour les initier à leur tour.

Arrivés peu après 21h30, nous retrouvons les participants à la récolte de la nuit. Ils sont jeunes, entre 20 et 30 ans, et entre eux s'appellent "freegans" ou "glaneurs". Ce soir, deux journalistes compris, nous sommes 14 – soit tout juste assez pour rentrer dans les trois voitures qui nous serviront de moyen de locomotion. Les curieux (comme les journalistes) sont toujours plus nombreux selon Jacqueline. "De plus en plus de monde qui vient aux récoltes. C'est bien mais on commence a être trop", admet-elle. "On aimerait ne pas toujours être les seuls moteurs de cette initiative".

Se prendre en main

C'est sûr, les Gars'Pilleurs ne se prennent pas pour des Robins des Villes : tout au long de la nuit, j'entendrai Jacqueline conseiller à certains d'entre nous de monter de nouveaux réseaux. D'abord parce que cette action est clandestine et qu'elle requiert de la discrétion, mais aussi "parce qu'elle encourage justement les citoyens à se prendre en main eux-mêmes".

Après s'être répartis sacs cabas, lieux à cibler et les "glaneurs" voiture par voiture, les noms de zones commerciales et industrielles s'échangent à la volée comme de bons coins à champignons. Alors que je plaisantais quelques minutes plus tôt avec Jacqueline sur le fait que les Gars'Pilleurs tenaient presque de la société secrète, je sens très clairement que je rentre dans un monde à part : "Tu fais Craponne ce soir ?" "Non, mais je peux te dire qu'il n'y a rien dans l'est" "Et Givors, quelqu'un s'en charge ?" ... etc.

Si ces jeunes gens s'organisent si bien pour partir à l'assaut, c'est parce qu'ils ne vont pas tout manger tout seuls. Au lendemain de la collecte, une distribution publique est organisée afin d'avertir l'opinion du grand gâchis organisé auquel nous tous, sans exception, participons.

"Des fois, les produits sont juste cabossés, alors ça fait pas bien en rayon. Quand on interroge des gens, ils le disent : ils n'achèteraient pas un produit comme celui-là. Mais l'important c'est l'image, ou bien ce qu'il y a à l'intérieur ?". Dits sur un ton de révolte, ces mots sont ceux de Leïla*, jeune femme de 28 ans, Lyonnaise depuis six mois, aide-soignante de formation et mère de deux enfants. Elle aussi a pris place dans la Twingo bondée qui nous sert de destrier pour mener le raid.

Leïla fait le pied de grue en attendant les sacs de marchandise glanés dans la poubelle, de l'autre côté de la clôture (Crédits image : Theo Chapuis)

Enthousiaste et déterminée, ça fait maintenant longtemps qu'elle récupère les invendus des supermarchés directement à la source. Elle a pris le pli de le faire pour elle, mais aussi pour les SDF qui traînent dans son quartier. Souvent livrée à elle-même, c'est sa fille de 6 ans qui lui prête parfois main forte, comme lorsqu'il s'agit de faire le guet ou de récupérer les sacs cabas par dessus la clôture – pas comme cette fois où, seule, elle s'est servie d'un matelas pneumatique pour amortir la chute des marchandises de l'autre côté. Mais aujourd'hui elle a de la compagnie : elle fait partie de notre convoi, dans lequel fusent les zones commerciales à cibler, celles à éviter, et la pléthore d'anecdotes de chacun.

La palme revient sans doute à l'histoire d'une rencontre nocturne narrée par Jacqueline qui convoque un croque-mort, un corbillard Chevrolet avec une grande croix dorée, des poules et des sacs de riz. Je lui laisse le soin de vous la raconter en entier si jamais vous la rencontrez. Quoi qu'il en soit, ils m'assurent que parmi les quelques rencontres nocturnes faites sur leur chemin, aucune ne s'est avérée hostile.

Dans la Twingo, il y a aussi Ben*, 28 ans, qui fait d'habitude ses récups à titre personnel. Grand et maigre, un sac de voyage démesuré sur le dos, il est sans domicile fixe et a fouillé d'innombrables poubelles de la France entière. "Y'a tout qui fait envie. Mais il faut privilégier les produits qui se garderont plus longtemps, comme les produits secs." Il sait de quoi il parle : cuisinier de formation, il connaît toute l'importance de la préparation des aliments trouvés lors des "glanages". Lorsque je les interroge à ce sujet, il est le seul à avouer être tombé malade à cause de denrées consommées après une récupération. "C'était au début. Faut s'expérimenter...", relativise-t-il, avant de parler normes HACCP et chaîne du froid.

"C'est fou de jeter des produits toxiques dans des poubelles..."

22h10 : nous arrivons sur le parking désert d'un hypermarché. L'un de nous escalade le portail de ce qui semble être l'abri à ordures. Il nous ouvre de l'intérieur. Là, gisent quelques cagettes et trois bennes. Lampes frontales allumées, nous commençons à les fouiller. Manque de pot, elles sont vides. Bredouilles, on remet immédiatement la clé sur le contact : personne n'est découragé. "Ca arrive !".

Alors que la Twingo roule au hasard d'une nouvelle zone commerciale, j'en profite pour m'inquiéter de la fameuse légende des produits toxiques jetés sur les poubelles de certains supermarchés afin d'empêcher ce que nous faisons ce soir (et qu'un seul d'entre nous est ganté) : "C'est vraiment pas courant", estime Jacqueline. Mais elle admet : "Les fois où ça m'est arrivé, je ne l'ai pas senti tout de suite. J'ai ouvert une poubelle, commencé à fouiller, et ça m'a piqué les doigts." Un ange passe. Soudain, une réflexion d'Etienne*, notre chauffeur, pour qui c'est la première récup : "C'est fou de jeter des produits toxiques dans des poubelles...".

Leïla fait la courte échelle à Jacqueline pour pénétrer dans le local poubelle d'un hypermarché hard discount (Crédits image : Theo Chapuis)

À 23h, j'ai mon premier aperçu d'un glanage réussi, à l'arrière du "drive" d'une très célèbre chaîne d'hypermarchés. Après avoir examiné le contenu de deux bennes, on rapportes deux sacs cabas pleins à craquer dans la voiture. Dans les sacs, des œufs, des biscuits, des gâteaux et encore d'autres choses. Ni police, ni agent de sécurité, ni même lampe à détection de mouvement : au cours des quelques minutes que nous passons à l'arrière de l'entrepôt en quête d'un butin, pas un mauvais présage ne nous a alarmés.

"On ne pourra jamais tout emporter"

Aucun signe d'alerte ne sera répertorié non plus lors de la récolte suivante, la plus fructueuse de la soirée. Aux abords d'un hypermarché hard discount, Ben escalade la clôture en quête de découvertes. Quelques instants plus tard, il revient vers nous, extatique : "Y'a bon, là, y'a bon !" C'est définitivement la réaction la plus enthousiaste à laquelle j'ai assisté face à des bennes à ordures.

Depuis l'autre côté de la barrière, on en distingue au moins huit complètement remplies. Elles sont pleines. J'attends de l'autre côté de la barrière avec Leïla pour récupérer les sacs. Peinant à patienter, elle enrage devant la misérable contenance de notre Twingo. "On ne pourra jamais tout emporter... Avec un fourgon, au moins, tu remplis à gogo !"

Pendant que nos trois compères partent à l'inspection des poubelles, elle m'entretient de ses maraudes, ses combines, ses démerdes. Très vite, elle étend son action à une pensée globale : "Est-ce qu'il faudrait pas réduire la production pour qu'il y ait moins de gaspillage ? C'est bien ! Aujourd'hui, j'ai pu récupérer mais tout le monde n'en a pas l'envie, ni l'idée... [...] Et il n'y a pas que l'industriel, il y a aussi les franchises bio où on arrive à récupérer". Tout comme Jacqueline, Leïla me confie qu'elle ne rentre plus dans les supermarchés. Ou du moins, plus par devant.

Leïla est convaincue de l'utilité d'emmener des consommateurs en maraudes pour que la prise de conscience fonctionne. "Mais comment sensibiliser les gens ?" La question est rhétorique, tant la jeune femme peine à rassembler autour d'elle. Ex-bénévole aux Restos du Cœur, elle a vu arriver "de plus en plus de jeunes". Pour elle, la crise s'envisage sur un mode global et chacun devrait prendre part à la récupération :

Ce qui me gêne, c'est que ce soit interdit alors que c'est dans une poubelle. Alors que c'est comme si quelqu'un jetait un meuble : je ne vois pas en quoi ça dérangerait qu'on le récupère.

Mais déjà, les trois glaneurs partis examiner les bennes reviennent, les bras chargés de sacs remplis. "On revient des courses ?", plaisante Leïla à leur approche. À mesure des allers-retours, je comprends que le butin est énorme. Mais l'heure n'est pas au tri, il s'agit de se dépêcher.

Pleine à craquer, la Twingo (Crédits image : Theo Chapuis)

23h45. Après avoir bourré les sacs dans le coffre au maximum, il faut se résoudre à embarquer ceux qui restent sur les genoux de chacun des passagers. On m'assure qu'ils ont dû abandonner "trois fois plus" de marchandise dans les bennes. Au moment où la voiture démarre, Ben lance "Comme dirait Aimé Jacquet, ça coûte pas plus cher de bien manger !". Ce qui met tout le monde de bonne humeur, presque autant que lorsque notre voiture passe devant l'Auberge du Pont de Collonges, le restaurant de Paul Bocuse. Sacré clin d'œil.

L'heure de l'inventaire

Il est minuit dix lorsqu'une Twingo bleue remplie à ras bord pénètre la cour d'un squat de la banlieue lyonnaise. En attendant les glaneurs partis razzier d'autres zones commerciales, on décharge doucement l'objet de notre rapine.

J'en dresse un rapide inventaire : clémentines, poisson, steaks hachés, nuggets de poulet, plusieurs douzaines d'œufs, sucre, dentifrice, gel douche, mimolette, Beaufort, Cantal, une quantité surprenante de Mont d'Or, escalopes de poulet, oignons, yaourts, lait, desserts en tous genres, pommes, crème liquide, mais aussi des fleurs (!), du miel, du saucisson, du pain, des pommes de terre, des citrons verts, du gingembre, des biscuits, des champignons... Vertigineux.

Dommage, on n'a pas eu le temps de jouer au Juste Prix (Crédits image : Theo Chapuis)

Étienne, pour qui c'était la première maraude, est impressionné lui aussi : "Je ne pensais pas qu'il y aurait une telle profusion de produits. C'est un peu le choc", admet-il. Depuis son point de vue d'habituée du glanage, Jacqueline déclare, un peu crâne, que "y'a pas masse de trucs". Elle en tire pourtant les bonnes conclusions :

On n'avait pas tellement de place pour transporter mais on a des produits de qualité, on n'a pas eu de problème avec la police, je crois que tout le monde a passé une bonne soirée... C'est un bilan positif !

Sur ces paroles, nous rentrons nous coucher. Demain, il faudra accomplir l'autre moitié du travail.

La désobéissance civile dans la joie

Oui, parce que récupérer, c'est bien joli. Mais si leur action a gagné en profondeur, les Gars'Pilleurs le savent, c'est parce qu'ils organisent des distributions publiques le lendemain afin de sensibiliser au problème du gaspillage alimentaire – et qu'ils ont mis le paquet pour se faire entendre (logo dédié, flyers, présence sur les réseaux sociaux...).

La veille, nous nous sommes tous donnés rendez-vous en fin de matinée sur une place de Vaise, petite ville de la banlieue lyonnaise. Là, peu après 11h du matin, c'est une vingtaine de personnes qui déballent le butin de la veille sur des tréteaux : soutiens du collectif, habitués, amis et/ou habitants du squat qui a servi d'entrepôt temporaire. Un jeune gars en chapeau et redingote anime la distribution de ses airs d'accordéon. Assez vite, quelques badauds se pressent autour de l'étal improvisé pour faire du lèche-vitrine.

L'étal improvisé où les marchandises sont installées et laissées en libre-service (Crédits image : Theo Chapuis)

Une vieille dame, habitante du quartier, semble interloquée et un peu réticente à l'idée de se mêler à la foule. Elle jette un œil, bafouille quelques réponses embarrassées à mon micro et disparaît sans demander son reste. À l'inverse, je rencontre Jamila, 62 ans. Elle est tombée par hasard sur une distribution des Gars'Pilleurs l'année dernière. Depuis, elle les suit sur Facebook et ne rate pas une occasion d'aller faire son marché, puisqu'ils annoncent leurs actions en amont :

C'est super parce qu'avec une petite retraite comme la mienne, ça m'aide beaucoup ! J'aimerais bien participer aussi mais je n'ai pas de voitures, des enfants à garder... et c'est la nuit. Mais le gaspillage alimentaire, c'est énorme. C'est énorme ! Des gens n'ont pas les moyens, ici ! En France ! ...et se retrouvent aux Restos du Cœur... et quand on voit tout ce qui est jeté dans les poubelles... ça peut nourrir des familles entières !

Elle répète encore "des familles" deux fois, me fixant droit dans les yeux, comme si l'ampleur du désastre nous dépassait tous les deux. Je ne sais pas si c'est l'air d'accordéon qui lui a donné l'inspiration, mais elle part ensuite dans une diatribe de l'État "-voyou", du système et du capital, "qu'il faut toujours grossir aux dépens des autres gens". Malgré tout, quand elle s'éloigne, c'est en souriant et les bras chargés de marchandises.

Une grande distribution, des alternatives

Un quart d'heure après notre arrivée et ce grand déballage, la foule est déjà clairsemée. Restent les amis et les habitants du squat. On discute entre nous, glanage, musique, ZAD... Mais c'est un bilan en demi-teinte pour Jacqueline : avec les annonces des actions sur Facebook, les habitués sont au courant et viennent se servir. Or les badauds vraiment intéressés ne sont pas si nombreux :

Le but, c'est de faire de la sensibilisation dans la durée. Aujourd'hui, on a parlé avec les gens qui sont venus nous attendre, mais pas vraiment avec les habitants du quartier. C'est dommage. Peut-être faut-il qu'on se remette à lancer des distributions sauvages, et non plus à les annoncer en avance.

Là on rate un peu la diffusion de notre vrai message : arrêtons ce système de gaspillage alimentaire, essayons de reprendre conscience de là d'où vient la nourriture, envisageons d'autres systèmes que celui de la grande distribution.

Un flyer des Gars'Pilleurs, sur l'étal (Crédits image : Theo Chapuis)

Si Jacqueline, porte-parole des Gars'Pilleurs, voit la grande distribution comme le "symbole du mal-être de notre société", elle a des alternatives : "Sortir de ce système de la grande distribution, faire en sorte que les gens repensent vraiment leur manière de consommer, même nous, manger mieux, reprendre conscience de sa consommation, manger des fruits et légumes de saison, développer les échanges entre les agriculteurs en périphérie et les populations des villes..."

... Mais elle non plus, elle n'a pas de solution miracle. Courant avril, le député Guillaume Garot devra rendre un rapport à l'Assemblée pour lutter contre le gaspillage alimentaire. D'ici là, les Gars'Pilleurs poursuivent leur action.

En ce moment, les Gars'Pilleurs travaillent à mettre une dernière touche à un film qu'ils ont tourné sur la route et qui parlera autant de leur action de désobéissance civile que d'alternatives pour remettre en cause le système alimentaire. D'ici là, vous pouvez les suivre sur leur page Facebook pour les accompagner, vous en inspirer et/ou passer à l'action par vous-mêmes.

* : les prénoms ont été changés

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