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Bennett Miller : "Foxcatcher est censé vous hanter, vous déranger"

Publié le

par Constance Bloch

Prix de la mise en scène à Cannes, Foxcatcher nous plonge dans un fait divers glaçant du monde de la lutte sous l'objectif de Bennett Miller. Alors que le film sort en salles aujourd'hui, nous nous sommes entretenus avec le réalisateur.

Il s'exprime d'un ton lent, semblant choisir ses mots avec une précision non dissimulée. Tout comme son débit de parole et ses intonations, Bennett Miller est un homme élégant, collant parfaitement avec ce qui émane de son cinéma. Du haut de ses 48 ans, le réalisateur signe avec le magistral Foxcatcher son troisième long métrage.

Trois ans après Le Stratège et dix ans après Truman Capote, Bennett Miller explore dans son nouveau film les ressorts de l'histoire tragique des frères Schultz (Chaning Tatum et Mark Ruffalo), médaillés olympiques de lutte libre, qui se retrouvent dans les filets d'un étrange mécène sportif John E. Dupont incarné par Steve Carrell. Entre mégalomanie, folie et jalousie, leur relation se solde par le meurtre de Dave Schultz, assassiné de sang froid par le multi-millionnaire.

Bennett Miller sur le tournage de <em>Foxcatcher</em>

Un assassinat aussi imprévisible qu'incompréhensible, tiré d'un fait divers qui a fait couler beaucoup d'encre dans la presse américaine à la fin des années 80.

Éloge de la lenteur

Bennett Miller aime prendre son temps. Il n'est pas de ces cinéastes omniprésents qui enchainent les projets, parfois au détriment de la qualité. Il suffit de regarder sa filmographie pour s'en rendre compte : à son actif, un documentaire et trois longs métrages de fiction, étalés sur seize ans.

"Je suis lent, inefficace et paresseux et c’est très difficile pour moi de faire un film", répond t-il dans un sourire lorsqu'on évoque sa carrière. "Ça me prend beaucoup de temps pour y parvenir, et après j’ai l’impression que j'ai besoin de récupérer."

À l'entendre, on croirait presque qu'il parle d'un accouchement. Ce qui est en quelque sorte le cas concernant chacun de ses nouveaux films. Et Foxcatcher, c'est un peu le bébé tant désiré du réalisateur. Il raconte :

J’ai essayé de faire Foxcatcher juste après Truman Capote. Il m’a fallu des années de recherches, de développement, pour avoir un scénario et un financement. Puis je me suis rendu compte qu’à l’époque ça ne serait pas possible. J’ai passé quatre ans à croire dur comme fer que je ferais le film mais j’ai dû le mettre sur pause et me consacrer au Stratège.

Après le succès public et critique rencontré par son film sur l'écrivain Truman Capote (avec Philip Seymour Hoffman) en 2005, Bennett Miller s'intéresse donc pendant des années à l'histoire des frères Schultz, avant de finalement être contacté par Sony pour un autre projet : Le Stratège.

Bradd Pitt dans <em>Le Stratège</em>.

Comme à son habitude, le réalisateur ne veux pas se précipiter et préfère laisser un temps de côté son Foxcatcher pour se plonger dans ce nouveau projet qui vient à lui. Et malgré les contraintes que peut entrainer un film de commande, Bennett Miller parvient à imposer sa signature cinématographique et à ne pas se laisser happer par les rouages de certaines productions américaines :

Brad Pitt m’a demandé de jeter un œil au livre et à tous les scénarios qui avaient été écrits. J’ai vraiment pris du temps avec le projet et je me suis dit qu’il y avait vraiment un film à faire, mais j’avais ma propre idée de ce que je voulais faire. J’en ai parlé à Brad et il m’a dit "ça a l’air génial, faisons-le !".

Je lui ai répondu que ce n’était pas vraiment un film de studio et qu’on risquait d’avoir des problèmes. Il m’a dit de ne pas m’en faire. Donc oui, c’était un film de studio, mais il y avait à la fois un vrai sentiment de liberté. Brad Pitt était très protecteur car il produisait. Mais bien sûr, il y avait quand même toute l’anxiété et la pression liées au studio.

L'histoire vraie version Bennett Miller

Une chose dénote dans la filmographie du cinéaste. Outre un premier documentaire, il n'a réalisé que des adaptations d'histoires vraies : Truman Capote se penche sur les six années que l'écrivain consacre à l’écriture du roman De Sang Froig, Le Stratège sur l'histoire de Billy Beane, manager général des Oakland Athletics, qui monte une équipe de baseball en se servant d'une nouvelle méthode d'analyse des joueurs basée sur des statistiques, et enfin Foxcatcher sur un fait divers glaçant.

Mais si les biopics et des films tirés d'histoires vraies sont en vogue à Hollywood, force est de constater que celles de Bennett Miller ne rentrent pas dans le moule. "Foxcatcher, Le Stratège et Truman Capote ne sont pas des biopics. C’est du cinéma inspiré par des histoires vraies, et c’est surtout pour moi une question d’observer les personnages et leurs comportements", précise t-il.

Steve Carrell et Chaning Tatum dans <em>Foxcatcher</em>.

Au-delà de l'histoire, ce qui fascine et passionne le réalisateur, ce sont ses personnages. Leurs failles, leurs mystères et les relations qui les lient sont autant de terrains d'explorations narratifs et visuels pour Bennett Miller : "Je prends des histoires vraies et je les réexplore pour essayer de trouver des moments de vérité".

Faire briller ses acteurs

Bennett Miller semble avoir un don pour révéler le meilleur de ses comédiens. Après avoir fait briller Philip Seymour Hoffman sous sa caméra dans la peau de Capote (il raffle l'Oscar du Meilleur Acteur), dans le Stratège, Bennett Miller fait de même avec Brad Pitt.

Dans Foxcatcher, il met en lumière un trio d'acteurs aussi génial qu'improbable, tous dans des rôles à contre-emploi. Channing Tatum et Mark Ruffalo dans la peau des frères Schultz, mais surtout l'incroyable Steve Carrell, qui laisse au placard son éternel rôle de comique pour rentrer dans la tête du meurtrier schizophrène John. E. Dupont. Un coup de maître risqué et surprenant.

Bennett Miller explique :

Il ne fallait pas quelqu’un que tout le monde puisse imaginer dans la peau d’un tueur car à l’époque, personne n’avait jamais pensé que John Dupont pourrait l’être. Je voulais quelqu’un que l’on ne puisse pas imaginer faire une chose pareil. Je pense aussi que [Steve Carrell] c’est un grand acteur.

Il y a aussi quelque chose de spécial au sujet des acteurs comiques qui tout à coup font du dramatique. C’est très intéressant car quand on a un acteur comique comme Steve, ses personnages dépassent très souvent l’écran. Quand on le voit sur un plateau télé ou en interview, il est toujours dans la peau de son personnage. On sait pertinemment que ce n’est pas qui il est dans la "vraie vie", et on a rarement l’occasion de les voir hors de leur costume de comique.

Le pari est réussi puisque Steve Carrell livre très certainement la performance la plus intense de sa carrière. Cela, au prix de nombreuses heures de tournage pendant lesquelles le réalisateur demande à ses acteurs un important travail d'improvisation :

Je pense que ce n’était pas très marrant pour eux [le tournage], car je leur demandais beaucoup d’improvisation et d’exploration. Je les poussais pas mal. On ne suivait pas le script de façon minutieuse. C’était plus "ok, on tourne cette scène aujourd’hui, voilà ce qu’il s’y passe, voyons maintenant comment on va faire". Ils devaient beaucoup improviser, parler à travers leur personnage.

Quand vous regardez un film qui s’est entièrement tenu au scénario, et que les acteurs le suivent mot à mot, ça se ressent je trouve.

Une méthode de travail qu'il applique depuis son tout premier film, et qui peut surprendre étant donné la maitrise absolue qui transpire de ses réalisations. Cette maitrise découle d'incalculables heures de travail, de recherches et de réflexion, qui lui permettent par la suite une certaine liberté. Comme le disait si bien Ingmar Bergman, seul quelqu'un d'extrêmement bien préparé peut se permettre d'improviser. Et c'est là l'un des secrets de Bennett Miller.

Cinéma du non-dit

Le réalisateur est à la recherche de vérité absolue dans les dialogues, mais pas dans l'histoire ou même les personnages. Bennett Miller aime le mystère, l'opaque, l'indicible. Car dans Foxcatcher, il ne tente à aucun moment de donner une explication à l'acte de John. E. Dupont. Il se contente de nous donner des pistes pour que l'on puisse construire notre propre réflexion :

Le film ne fait aucune conclusion de manière délibérée, il n’y a pas d’explication. Il ne suit pas la construction du film hollywoodien typique, qui t’explique pourquoi il l’a tué. Foxcatcher est censé vous hanter, vous déranger.

C’est tellement ennuyeux quand un film tire les conclusions à votre place. Donner une conclusion, ça veut dire arrêter de penser. [...] et donner une explication à Foxcatcher, c’est le réduire à quelque chose de trivial et spécifique. Alors qu’en plus de ça, John Dupont n’a jamais donné d’explication à son meurtre, et il ne l’a d’ailleurs jamais admis. 

Steve Carrell dans <em>Foxcatcher.</em>

La réalisation très classique et austère vient renforcer ce mystère et sensibiliser les spectateurs aux subtilités des performances des acteurs et aux non-dits. La lumière aux teintes froides est un écrin à cette histoire glaçante. La caméra bouge très peu, et l'on assiste à une succession d'élégants tableaux, comme le sont les sublimes scènes de lutte. "L’idée est que le film ne vous raconte pas l’histoire mais que vous l’observiez de vous-même, comme si vous étiez dans sa tête" explique le réalisateur.

Dans le cinéma de Bennett Miller, il n'y a donc pas une vérité mais plusieurs. Avec Foxcatcher, il livre un objet extrêmement abouti et maitrisé. Malgré un certain classicisme dans la construction narrative, il parvient à nous surprendre, nous déranger, nous émouvoir et nous faire vibrer grâce à une savante conjugaison d'ingrédients de cinéma parfaitement dosés.