AccueilÉDITO

Comment la musique altère notre perception du temps

Publié le

par Théo Chapuis

Dans un article pour Time, un compositeur donne quelques clés pour comprendre pourquoi la musique semble parfois créer sa propre notion du temps.

(Crédits image : Wikipédia Commons/Paco from Badajoz, España - Flickr)

Avez-vous déjà ressenti cette sensation de perte de la notion du temps tout en écoutant de la musique ? Un article du magazine Time, signé par le compositeur américain Jonathan Berger, tente d'expliquer ce curieux phénomène dans un long article à lire (en anglais) sur le site Nautilus.

D'abord, le compositeur, professeur de musique à l'université de Stanford, rappelle quelques études qui ont montré par le passé comment la notion de temps telle que nous la percevons peut se trouver distordue par la musique. "Par exemple, davantage de boissons sont vendues dans les bars lorsqu'ils diffusent de la musique à un tempo plus lent. Cela semble faire du bar un environnement plus agréable, dans lequel les clients désirent s'attarder – et pourquoi pas commander un autre verre". Il se base sur une thèse de Samuel Joseph Down publiée en 2009 sous l'égide de l'université de Jyväskylä, en Finlande.

De la même manière, selon une autre étude, les consommateurs passeraient 38% de temps en plus dans une épicerie lorsque celle-ci diffuse de la musique plus lente. Cette conclusion est tirée d'une étude plus vieille, effectuée en 1982 et publiée dans le Journal of Marketing.

Le tempo est une chose, mais l'accoutumance en est une autre : selon une autre source universitaire citée par Jonathan Berger, il semble aux clients qu'ils restent plus longtemps dans une boutique lorsqu'ils connaissent la musique qui y passe. Mais ils passent plus de temps dans le magasin lorsque la musique est fraîche pour leurs oreilles. La musique neuve est perçue comme plus agréable, le temps semble passer plus vite et les consommateurs continuent à envisager des achats plus longtemps qu'ils ne l'imaginent.

Wagner et ses dangers

Selon le compositeur, l'exemple le plus clair de la distorsion du temps opérée par la musique est celui-ci : en 2004, le Royal Automobile Club Foundation for Motoring épinglait la Chevauchée des Valkyries de Richard Wagner comme étant le morceau le plus dangereux à écouter tout en conduisant – Apocalypse Now en atteste. Son tempo "frénétique" défie l'appréciation de la vitesse du pilote et l'amène à accélérer, sans même qu'il s'en rende compte.

Tempo, reconnaissance des morceaux... La perception du temps en musique est aussi soumise à des contraintes technologiques. Lorsque Thomas Edison a inventé ses premiers cylindres pour écouter des enregistrements chez soi, ceux-ci ne pouvaient contenir que quatre minutes de musique. Ce qui amène Jonathan Berger à commenter :

Cette contrainte technologique a établi un standard qui dicte la durée des chansons de musique populaire longtemps après qu'elle soit surpassée. En fait, cette durée moyenne persiste dans la musique populaire comme un modus operandi répandu aujourd'hui. À son tour, ce standard a influencé la façon dont la musique de plus longue durée est perçue. L'effet implicite sur l'industrie de la musique classique a été désastreux.

Un métronome ? Pour quoi faire ?

Mais les compositeurs eux-mêmes ne sont pas les derniers lorsqu'il s'agit de rendre plus floue la perception temporelle. Il rappelle qu'avant que l'inventeur allemand Johann Maelzel n'invente le métronome en 1815, on indiquait aux musiciens le tempo d'un morceau avec une description en en-tête de la partition. A Jonathan Berger alors de moquer les indications de tempo écrites par les auteurs de morceaux classiques en énumérant les "Adagietto" (plutôt lent), "Lentissimo" (plus lent que lent) ou l'encore plus ambigu "Allegro ma non troppo" (rapide, mais pas trop rapide). Des dénominations que n'aurait pas refuser Terence Fletcher, le chef d'orchestre tyrannique du film Whiplash.

Il faut également compter sur des termes qui mélangent vitesse et émotion, comme "Allegro appassionato", "Bravura", ou encore "Agitato". Il témoigne de la complexité de ces termes de par ses propres goûts :

Mon marqueur temporel favori est le terme "Tempo rubato", littéralement "temps dérobé", dans lequel la durée est ajoutée à un événement au détriment d'un autre.

Il n'hésite d'ailleurs pas à faire remarquer que les compositeurs ont eu bien du mal à abandonner ces drôles de descriptions adjectivales, même longtemps après l'invention du métronome.

Jonathan Berger termine sa démonstration avec une pièce de Schubert, son fameux quintette en ut majeur, composé deux mois avant sa mort en 1828. Selon l'auteur, c'est l'exemple le plus brillant de distorsion subjective du temps opérée grâce à la musique :

Après la mélodie d'ouverture du premier mouvement Allegro ma non troppo, le second mouvement Adagio semble se déplacer lentement, beaucoup plus qu'il ne l'est vraiment, puis s'empresse avant que l'auditeur ne revienne à une perception de longueur et de lenteur.

Le Scherzo qui suit opère un modèle inverse, créant la perception de brièveté et de vitesse, suivie d'une section qu'on sent de plus en plus lente, avant de revenir à une perception courte et rapide. Le conflit de perception du temps objectif et subjectif se sent si fort dans ce travail qu'il semble alors organisé structurellement.

À voir aussi sur konbini :