Contre la censure, un développeur a créé un prototype de Wikipédia pour le Dark Web

Grâce à un ex-ingénieur en sécurité de Facebook, une version expérimentale de Wikipédia est désormais accessible sur le réseau Tor pour quelques jours.

(© Wikipédia/CC)

Wikipédia et le réseau Tor ? Dit comme ça, le mariage de raison saute aux yeux de quiconque s’intéresse un minimum à l’activisme en ligne. L’encyclopédie collaborative, gratuite et libre, hébergée sur le réseau anonyme et décentralisé ? On signe tout de suite, et tant pis pour le gouvernement turc, qui bloquait l’accès du site à ses citoyens en avril dernier avant de rejeter le recours déposé par la Wikimedia Foundation.

Et n’oublions pas non plus le gouvernement russe, qui tentait également de contrôler le contenu de l’encyclopédie en 2015 – avec un succès pour le moins mitigé — mais aussi la Chine, le Royaume-Uni et la France, qui ont tous eu maille à partir avec le site ces dernières années. C’est donc tout naturellement qu’une nouvelle version du site, encore expérimentale, vient de naître… sur le dark Web.

Fruit du travail du développeur Alec Muffet, ex-ingénieur en sécurité chez Facebook (responsable, notamment, du développement du service Tor du réseau social, lancé en 2014), ce nouveau Wikipédia et son adresse URL en ".onion" est encore au stade embryonnaire (bien évidemment, le code source est gratuit et libre).

Pour le moment, seule la lecture des contenus est possible, car Wikipédia bloque l’édition de contenus via Tor pour éviter de se retrouver noyée sous le trolling, mais le service fonctionne. Annoncé sur Twitter par le créateur du projet, ce nouveau Wikipédia ne devrait pas survivre plus de "quelques jours", et pour cause : il n’est envisagé que comme une preuve de concept, afin d’inciter la communauté à développer pour de bon une version officielle sur le réseau onion.

Vers un Wikipédia entièrement anonyme?

Car à vrai dire, le vrai Wikipédia est déjà accessible via le navigateur Tor, au grand plaisir de tous les citoyens résidant dans des pays gouvernés par des régimes autoritaires. Mais ce n’est cependant pas suffisant, car s’il est possible d’accéder à la plateforme en contournant la censure, la navigation se fait sur le Web "classique", dans lequel le trafic de données n’est pas chiffré.

En d’autres termes, vos données de connexion anonyme "émergent" du dark Web vers le Net classique via un "nœud de sortie", qui vous laisse ensuite à découvert. L’idée derrière le projet d’Alec Muffet, c’est de faire déménager tout le contenu de l’encyclopédie numérique dans les serveurs décentralisés du réseau Tor, afin d’en faire un "service caché", accessible via une adresse en ".onion", qui protège intégralement l’anonymat de l’utilisateur. En naviguant de cette manière, impossible pour les autorités de remonter jusqu’à vous, voire de savoir ce que vous fabriquez sur le site.

La preuve de concept de l’ingénieur tombe donc très bien, puisque l’idée d’un Wikipédia entièrement camouflé agite la communauté depuis plusieurs mois déjà : en juin, rapporte Motherboard, l’ex-vice président de l’antenne italienne de Wikimedia Foundation, Cristian Consonni, soumettait cette même idée sur Wikimedia-l, le centre des débats sur le futur de l’encyclopédie.

Plusieurs autres responsables de l’encyclopédie avaient alors soutenu le projet, mais la communauté dans son ensemble restait encore divisée, inquiète de voir les utilisateurs de Tor noyer le site sous le trolling, l’un des effets secondaires de l’anonymat total, malheureusement. À défaut d’autre chose, Alec Muffet aura au moins montré à tout le monde que c’était largement faisable – et même pas si compliqué que ça.

Your move, Wikimedia.

Par Thibault Prévost, publié le 27/11/2017