Une vidéo fuitée montre la réaction affligée des employés de Google après l’élection de Trump

Pas sûr que la séance de câlins ait suffi à apaiser les consciences.

Chez Google comme chez beaucoup d’autres entreprises de la Silicon Valley, une partie des employé·e·s est régulièrement invitée à poser des questions aux chefs sur le devenir collectif. Chez Google, cette réunion a lieu chaque vendredi et porte le nom de "TGIF", abréviation anglaise préexistante signifiant, dans le langage populaire, "Thank God It’s Friday" (Dieu merci, c’est vendredi).

Le TGIF qui a suivi l’élection de Donald Trump, en 2016, est probablement le plus mouvementé et politisé de l’histoire de Google. Ce TGIF, confidentiel, n’avait (étonnamment) pas fuité jusque-là. C’était sans compter sur Breitbart, média américain conservateur d’extrême droite, qui vient de dévoiler aux yeux de tous ce qu’il s’est raconté au centre du monde.

Larry Page et Sergey Brin, les deux cofondateurs de Google. (© Breibart/screenshot)

La manœuvre est évidente : montrer comment Google, l’entreprise la plus influente de son époque, est et reste, sans nuance aucune, anti-Trump. Ce n’est pas un scoop : la Silicon Valley est en grande partie démocrate et s’est régulièrement rebellée contre la politique de Donald Trump, qu’il s’agisse de la neutralité du Net ou du décret anti-immigration.

Mais le fait de mettre des images sur ce secret de Polichinelle permet de prendre la mesure des choses. On n’est pas déçus : ce TGIF de 2016 est édifiant. On the stage, les deux cofondateurs de Google, Larry Page et Sergey Brin, ainsi que quatre autres pontes, dont Sundar Pichai, CEO.

Dans le public, les Googlers, affublés de leur petite casquette à quatre couleurs. Partout dans la salle : une ambiance morbide où l’on cherche tant bien que mal à conjurer ce ciel tombé inopinément sur toutes ces têtes bien faites. Chaque orateur, sur scène et dans le public, déplore évidemment l’issue du vote.

On retrouve cette même tristesse, cette même affliction, cette même incrédulité qui frappe alors chaque conscience démocrate du pays. Ruth Porat, directrice financière de l’entreprise, ordonne même une séance de câlins collectifs. Séquence surréaliste, inimaginable dans une multinationale logée ailleurs que dans la région de San Francisco.

Le message sera asséné tout au long de la conférence : les valeurs de Trump ne sont pas compatibles avec celles de Google, entreprise pro-diversité, pro-tolérance, pro-accueil-de-migrants (10 000 employés de chez Google aux États-Unis travaillaient, à l’époque, avec un visa), pro-progrès-dans-le-monde. Pro-tout quoi, typique Google.

Chacun dans la salle est invité à réfléchir, à digérer, à méditer rationnellement et de manière constructive sur les racines profondes des populismes et des nationalismes ambiants, aux États-Unis comme ailleurs dans le monde. Quelques salarié·e·s dans la salle posent des questions. Larry Page et Sergey Brin en lisent d’autres, posées via l’intranet et ayant recueilli beaucoup de petits pouces.

Cela va des questions économiques ("Comment la Bourse va-t-elle réagir") aux questions existentielles ("Est-ce qu’il va y avoir une Troisième Guerre mondiale") en passant par de vibrants plaidoyers ("Je suis un homme blanc et à partir de maintenant je vais m’interroger sur ce que cela veut dire et sur la signification de l’oppression que nous avons pu commettre" – tonnerre d’applaudissements).

Il est une chose remarquable : pas une seule fois les dirigeants de Google ne remettent en cause l’essence de l’entreprise, son modèle économique, son hypercompatibilité avec le capitalisme. Pas une seule fois ils ne s’imaginent autre chose que de se situer du côté du progrès, du côté du "bien". Si les électeurs ont voté Trump, nous dit Sergey Brin, c’est probablement parce qu’ils s’ennuient (sic !). Au contraire de chez Google, où l’on transforme le monde, jour après jour. En bien, il va sans dire.

Et quand son employé pose une question ultra-pertinente ("Est-ce que notre outil technologique n’a pas polarisé les consciences avec nos bulles de filtre et que peut-on faire pour les éviter"), les réponses sont floues, faites de : "We should think a lot" ("On devrait y réfléchir") et "We are really focused on it" ("On est en train de résoudre la question").

On comprend alors qu’on était dans le monde d’avant, lorsque l’on n’avait pas encore compris la responsabilité politique et sociétale des Gafa. Avant la prise de conscience Cambridge Analytica, avant la critique des algorithmes conspirationnistes, malgré eux, de YouTube, avant l’ère de la post-vérité trumpienne qui, à juste titre, alarma ce TGIF historique.

Observateur tech perplexe