(Crédits image : Ilya Varlamov/Zyalt.livejournal.com)

Ukraine : l'inquiétant texto reçu par les manifestants

Un texto reçu par de nombreux manifestants ukrainiens les identifie clairement comme opposants au régime. Les opérateurs téléphoniques nient toute responsabilité.

(Crédits image : Ilya Varlamov/Zyalt.livejournal.com)

L'impasse, toujours. En Ukraine, les affrontements entre manifestants et forces de l'ordre s'intensifient chaque jour. Depuis mercredi à minuit, le centre médical de l'opposition fait état de cinq morts et 300 blessés. Le bras de fer, qui oppose le Premier ministre Viktor Ianoukovitch à son peuple, a désormais dépassé le strict cadre des combats dans la rue.

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Voilà le texto qu'ont reçu de nombreuses personnes se trouvant autour des lieux de contestation à Kiev dans la journée de mardi. On imagine la stupeur crispant le visage des opposants au régime pro-russe à la réception de ce message si "orwellien" - ainsi qualifié par un article de Motherboard. Ci-dessous, un tweet émanant du compte de Radio Free Europe/Radio Liberty confirme cette information.

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La référence à 1984 de George Orwell - à qui l'on doit le fameux "Big Brother is watching you" - est si évidente que les réseaux sociaux s'en sont immédiatement emparés. La rumeur puis la confirmation de l'envoi de ces messages menaçants s'est répandue sur le web comme une traînée de poudre.

Les opérateurs impliqués ?

Attribué aux autorités ukrainiennes, il reste que ce SMS n'est signé de personne. Les opérateurs téléphoniques du pays nient tous avoir envoyé un tel message. L'un des deux plus gros fournisseurs du pays, Kyivstar, a accusé sur sa page Facebook "les pirates" qui "utilisent de l'équipement illégal pour de tels envois".

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L'opérateur continue sa vague d'accusation : "Nous connaissons l'existence d'équipement (appelé les "stations de base pirates") qui vous permet d'envoyer des SMS et de passer des appels vers les téléphones mobiles des abonnés de l'opérateur de votre choix qui se trouveraient dans une certaine zone".

Le ministre de l'Intérieur a précisé "qu'il étudiait les images de vidéo-surveillance pour déterminer qui étaient les participants les plus actifs dans les émeutes, et les arrêter", comme le rapporte le Guardian. Pourtant, il semblerait qu'ils mentent.

Kyivstar a en tout cas raison sur un point : "Il est très facile d'envoyer des messages à qui que ce soit qui se trouve à un endroit particulier, à un moment donné", a déclaré à Mashable Eva Galperin, militante à Electronic Frontier Foundation et experte en technologie de surveillance. Le SMS en question a été reçu par de nombreux manifestants et activistes regroupés autour des points identifiés comme ceux tenus par les opposants au régime. Mais aussi par des journalistes présents sur les lieux, comme le relate le New York Times. Quel que soit l'auteur de ce SMS, comment accomplir une telle prouesse de géolocalisation ?

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Lister les téléphones portables sur une zone particulière

Le New York Times affirme que cela est tout à fait possible "en particulier si le fournisseur de téléphone est impliqué". En réalité, c'est simple : un téléphone allumé à la recherche d'un signal "annonce son emplacement au fournisseur qui contrôle la tour relai la plus proche. Il n'est pas difficile pour ce fournisseur de lister les téléphones portables qui se trouvent dans cette zone particulière". Et récolter leurs informations comme le nom et l'adresse de leur propriétaire en plus de leur simple numéro.

Bien que la responsabilité des forces contre-révolutionnaires ne semble faire aucun doute, Mashable réplique que la culpabilité des opérateurs n'est pas aussi certaine. Selon le site américain, des hackers sauraient construire et faire fonctionner de fausses antennes-relais capables de soutirer les numéros des téléphones aux alentours pour des sommes de plus en plus modiques.

Quoi qu'il en soit, selon Eva Galperin, ces messages se voulaient dissuasifs : "Vous pouvez effrayer les gens en leur faisant croire qu'ils ont été étroitement ciblés en écrivant un message qui dit, en gros, «nous vous avons pris personnellement en train de participer à une émeute»". Un message qui provient donc à coup sûr de forces qui soutiennent le régime de Ianoukovitch - avec le concours des opérateurs téléphoniques ou non.

Égypte, Syrie, Ukraine...

Le gouvernement ukrainien n'est pas le premier pays à utiliser des méthodes de hacking aussi offensives. La Syrian Electronic Army (dont voici le compte Twitter) se présente comme le bras armé informatique pro-Bachar Al-Assad. Sa spécialité : le piratage de comptes soutenant la révolution en Syrie. Il a par ailleurs déjà pu accrocher à son tableau de chasse les comptes Twitter de nombreux médias d'envergure internationale comme celui de l'AFP ou encore de TIME Magazine.

Mais il apparaît que les auteurs de cet inquiétant message collectif ukrainien se soient librement inspirés d'une méthode utilisée lors des derniers jours de règne de Hosni Moubarak, en Égypte. Comme le rappelle le New York Times, peu avant la destitution de l'indéboulonnable leader en février 2011, les clients Vodafone égyptiens avaient eu la surprise de voir s'afficher un message appelant "les hommes honnêtes et loyaux à affronter les traîtres et les criminels et à protéger le peuple et l'honneur".

Hier matin, un message à caractère satirique circulait sur Twitter pour dénoncer ces méthodes de terreur par les télécommunications :

Une loi a été promulguée le 17 janvier pour restreindre les manifestations en Ukraine. Elle implique des peines allant jusqu'à quinze jours de prison ou des amendes de près de 500 euros pour toute installation de tentes, de scènes ou de haut-parleurs. Les personnes et organisations accusées de fournir des équipements aux contrevenants risquent elles aussi une amende de près de 1 000 euros ou une peine de dix jours de prison. Dans Kiev, figuraient parmi les morts des manifestations d'hier et d'aujourd'hui des hommes abattus par balles.

Alors même qu'enfle la rumeur de tireurs embusqués, le pays bascule peu à peu dans le chaos.

Par Théo Chapuis, publié le 23/01/2014

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