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Dans un Uber, vous ne savez (vraiment) pas sur qui vous pouvez tomber

Publié le

par Stéphanie Chermont

Paris XIXe, un soir de semaine : il m’ouvre la porte de son véhicule avec un sourire. Au volant, Aliou me raconte son histoire, et elle n’a rien de commun.

Aliou Bouyssou, dans son Uber, à Paris. (© Sébastien Vincent/Konbini)

Ces derniers mois, l’actualité n’a pas été tendre avec les chauffeurs Uber, premiers concurrents des taxis parisiens. Et pourtant, à force d’être conduit, on oublie de se poser la question "Qui sont-ils ?". Que font ces chauffeurs en dehors des rues parisiennes ?

Aliou est un slasheur. À côté de son poste de fonctionnaire dans l’Éducation nationale, il conduit souvent les gens la nuit, à travers la capitale. Orphelin, arrivé en France à dix ans, Aliou a tout appris des mots, de la littérature et du monde de l’éducation. Après des études professionnalisantes et des petits boulots, il est retourné en Guinée plusieurs fois, jusqu’au choc de voir l’état de son pays de naissance en 2014, lorsqu'il fut gravement touché par le virus Ebola. En décembre 2013, l’épidémie Ebola s'était propagée à une vitesse folle dans le pays, allant toucher également la Sierra Leone voisine et le Liberia. Un traumatisme dont on ressent encore aujourd’hui les effets pervers.

Avec sa femme et ses enfants – "On m’a traité d’inconscient : emmener ma famille en Guinée avec Ebola partout" –, Aliou regarde Conakry avec des yeux peinés. Obligés de porter des masques, les siens doivent se laver les mains plusieurs fois par jour. Ce qui le révolte, ce sont surtout les enfants de plus en plus nombreux à errer sans famille dans les rues. "Avant, il n’y avait pas d’enfants comme ça. La Guinée, c’est l'un des rares pays où vous ne voyez pas de mendiants, nous avons trop de dignité", explique-t-il.

Agir à tout prix

De retour à Saint-Cyr-l’École (Yvelines), Aliou décide d’agir pour la Guinée. Avec ses trois frères, sa femme et sa belle-sœur, professeure à Labé, ils décident tous ensemble de monter une association, Yamé Développement. Sans appel de fonds ou l'aide d’autres associations, le petit groupe se donne à 100 % pour financer son projet. Le but ? Acheter des parcelles de terre en Guinée et construire une maison d’accueil pour les enfants orphelins, les femmes isolées et les handicapés dans le besoin.

Pourquoi Uber ? "J’ai cherché ce que je pouvais faire, qui ne me perturberait pas dans mon travail permanent. J’ai passé l’examen pour la carte VTC, je l’ai eu, je me suis lancé. Je bosse pour un patron, car au niveau des charges, tout seul, ça n’aurait pas été possible. Tout ce que je gagne avec Uber, je le mets dans l’association. Voilà pourquoi je fais Uber, ce n’est pas pour le plaisir, je perds des moments avec ma famille, mais je le fais pour mon association, pour ce en quoi je crois", nous raconte Aliou.

Devant le canal de l’Ourcq, avant de reprendre son véhicule pour commencer sa soirée en tant qu’Uber. (© Sébastien Vincent/Konbini)

Sur les chapeaux de roues

Il ne parle jamais de son association aux milliers de clients qui commandent son Uber. Et pourtant, parfois, le contraste entre son projet et la vie de ses passagers est "comme le jour et la nuit". Aliou n’a pas envie que l’on s’apitoie sur son sort ou celui des Guinéens. Non, pour lui, le plus important est d’arriver à construire cette maison d’accueil, "à la sueur de [son] front". "Mes frères ont fait de l’intérim, moi je fais Uber. Notre objectif est d’arriver en juillet pour commencer le chantier sur les parcelles de terre achetées. On va tout faire pour y arriver, et si ça ne marche pas, on tendra la main", confie-t-il.

Pour les enfants orphelins, la situation n’est pas simple en Guinée. Placés de force dans la famille la plus proche, ils se retrouvent parfois enfermés dans la cour de la maison de leurs proches, à laver le linge, cuisiner, faire les courses, "comme des esclaves". Pour Aliou, il faut aller plus loin que de simplement les sortir de la pauvreté et de les héberger : "Dans un premier temps, oui, il faut leur apporter le minimum, un toit et de quoi se nourrir. Mais dans cette maison d’accueil, j’ai prévu une petite bibliothèque et des salles de classe. Pour moi, après la médecine, savoir lire et écrire, c’est ce qu’il y a de plus grand."

Objectif 2018

Prochaine voyage en juillet, pour commencer les fondations de la maison d’accueil, réunir une équipe sur place et s’occuper des dossiers prioritaires. Avant d’y aller, Aliou fait le tour des hôpitaux pour récupérer des fauteuils roulants, même abîmés, afin de les donner aux personnes handicapées dans le besoin. Même s’il ne se dit pas contre l’idée de retourner vivre en Guinée, ou d'aller au Burkina Faso, car il y serait "plus utile là-bas qu’en France", Aliou a de l’ambition pour son association. Il aimerait que son histoire inspire d’autres que lui et sa famille, qu’elle puisse faire des petits dans les pays d’Afrique voisins, et même en Asie. "J’aimerais montrer, donner l’idée à d’autres de faire les choses, d’agir. Parfois, on y pense et on ne fait rien. C’est dommage, il faut agir, il faut se lancer", lance-t-il.

Alors même si pour le moment Aliou et son association Yamé Développement sont à leurs débuts, et que tout se construit cet été, on lui souhaite d’avancer avec son projet et de soutenir la Guinée et ceux qui en ont le plus besoin. En route.

Article écrit par Stéphanie Chermont, photo de Sébastien Vincent

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