Twitter, lieu de fausses rumeurs après le match de l'Algérie

Depuis le début de la Coupe du Monde, les match de l'Algérie sont, en France, teintés de fausses rumeurs sur les réseaux sociaux. La rencontre des Fennecs contre la Corée du Sud en est l'illustration.

Hier soir, sur le tableau de la Coupe du Monde au Brésil, trois match étaient au programme. Dans le groupe G, les USA rencontraient le Portugal. Dans le groupe H, la Belgique se frottait à la Russie tandis que l'Algérie devait faire oublier sa première défaite contre les Diables rouges. Son objectif du jour : surprendre face à la Corée du Sud. Les Fennecs le savent : dès le début du match, programmé à 21 heures ce dimanche 22 juin, ils jouent leur maintien au Mondial.

Une soirée qui aurait pu être banale pour Twitter - dont les utilisateurs sont toujours présents lorsqu'il y a des détournements, s'il n'y avait pas eu de fausses rumeurs et des manipulations images à l'appui. Ou quand les réseaux sociaux ne savent plus où donner de la tête.

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18h36 : un des premiers tweets

Tout est parti de plusieurs tweets anodins. Il est 18h36, soit 2h30 avant le début de la rencontre, et on peut lire un message anxiogène sur Twitter. Selon le compte @ZahraRcm, les "Algériens" auraient "brûlé une église à Lyon" car, selon l'internaute, "plusieurs personnes [ont] tweeté ça".

À 18h45, la rumeur se fait encore plus tenace. Le compte @JumoDeuxFois n'hésite pas à reprendre l'information selon laquelle, oui, les Algériens auraient mis le feu à l'église "parce qu'ils gagnent contre la Corée". Le souci, tout de même important à souligner, c'est que le match n'a pas encore commencé.

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Qu'importe l'info, tant qu'on a du croustillant : 620 internautes, sans avoir vérifié, relaient la rumeur tandis que 89 le mettent en favori.

18h50 : la première image

Maxime Martin a un compte Twitter. Dans sa biographie, on peut lire qu'il se décrit comme un "Militant #Rebeyne & Génération Identitaire - Français de souche". Toujours via cette mini-biographie, un lien vers un site, celui de Génération Identitaire de Lyon, un mouvement connu pour être proche de l'extrême-droite.

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Pas étonnant donc qu'on retrouve sur Twitter la première soi-disant image de l'église qui brûlerait à Lyon. Il est 18h50, le match n'a toujours pas débuté et Maxime Martin relaie cette photographie. D'après lui :

Information en cours de vérification mais une église aurait été incendiée dans le quartier de la Duchère à #Lyon !

43 reprises via RT, 35 favoris. Depuis, le tweet n'a pas été supprimé, même si l'information a bien été vérifiée et était erronée.

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Fin du match : une photo à 4000 retweets

Le problème, c'est que l'image est parvenue aux yeux d'un compte Twitter, celui d'un certain Tunisian_Boy69. On est au cours de la soirée et son message est repris par des centaines d'internautes, quatre mille fois au total :

Église qui brûle à Lyon. Vous êtes parti trop loin les algériens (sic). Vous voulez que les français brûle (sic) nos mosquées ?

Depuis, le tweet a été supprimé. Mais le mal est fait : les sympathisants comme personnalités du milieu de l'extrême-droite vont s'en donner à coeur joie, comme le souligne Le Huffington Post.

(Crédit image : Twitter)

(Crédit image : Twitter)

À l'origine, une histoire de 2006

Au même moment, à Lyon. Il est 19h46 et un tweet passe complètement inaperçu. @SupSayen habite à côté de la fameuse église de la Sauvegarde disposée dans le quartier de la Duchère. Sur l'image qu'il publie, rien : pas une flamme, pas une trace d'incendie. Il ne sera repris qu'une trentaine de fois sur le réseau social.

Un peu plus tôt, le Maire du 9ème arrondissement de Lyon, par la voix de Lunise Marquis, adjointe à la Maire du 12e, confirme qu'il ne s'agit que d'une rumeur :

À l'origine, cette histoire de sanctuaire religieux qui sent le brûlé remonte en réalité à 2006. On est le 12 novembre de cette même année et l'église de la Sauvegarde dans le 9e arrondissement de Lyon vient d'être endommagée suite à un incendie volontaire.

À l'époque, il n'y avait aucun match de l'Algérie et la Coupe du Monde (celle de 2006) était déjà passée depuis plusieurs mois. D'ailleurs, l'Algérie n'y avait pas été conviée.

Le terrain des rumeurs était prêt

Manipulation et désinformation : voilà là deux armes solidement arborées par les groupes de droite "dure" et d’extrême-droite. Un arsenal déployé sur les terrains efficaces que sont les réseaux sociaux. Twitter est devenu depuis le début de la Coupe du Monde un redoutable outil de propagande, où l’information peut être relayée des milliers de fois sans même avoir été recoupée.

En témoigne le premier match de l’Algérie dans ce Mondial : les Fennecs étaient face à la Belgique, le 17 juin dernier. Les réseaux d’extrême-droite espéraient des débordements à l’issue de ce match remporté par les Belges (2-1). Perdu : aucun incident majeur n’a été déploré. Alors, pour maquiller cette réalité qui leur donnait tort, certains militants d’extrême-droite n’ont pas hésité à manipuler l’information sur les réseaux sociaux.

Première étape : préparer le terrain, et cette fois-ci dans les rues, en prévention d'une réalité déformée. Bloc Identitaire a collé ces affiches dans le quartier de Barbès, peu avant le match entre l’Algérie et la Belgique, sur lesquelles étaient écrites : "L'Algérie c'est ton pays ? Retournes-y !".

Sur son site, le mouvement appuie l'action par cette déclaration :

À chaque match de l’équipe d’Algérie, Barbès est le théâtre de rassemblements haineux, provocateurs et anti-français de milliers de supporters algériens.

Pourtant, et contrairement à ce qu’ils ont voulu faire croire sur la Toile, le quartier de Barbès n’a subi aucun incident majeur, que ce soit lors du premier match de l’Algérie face à la Belgique, ou après la victoire algérienne hier face à la Corée du Sud.

Sur Twitter, antidater des images devient une habitude

Deuxième étape : berner la twittosphère, comme hier soir. On reprend d’anciennes photos pour mieux les remettre d’actualité. Premier exemple avec ce cliché, publié par Franck Guiot, lié aux cercles de l’UNI (Union nationale interuniversitaire), un mouvement étudiant de droite aux positions radicales :

(Source : Le Monde)

(Crédit Image : Twitter, Source : Le Monde)

Un tweet qui a été largement relayé et dont l’auteur est connu pour ses dérapages racistes sur le réseau social. Il a ensuite été vite retiré. Pourquoi n’a-t-il pas assumé son action ? Parce qu'en réalité, cet immeuble couvert de drapeaux algériens ne se trouve pas à Barbès mais en... Algérie. Comme Le Monde a pu le vérifier.

Et la manipulation ne s’arrête pas là. Deuxième exemple avec cette photo, montrant des scooters et des poubelles renversés, postée par un internaute. Un cliché qui dénonce les "dérapages" supposés s’être produits dans la nuit ayant suivi le match. L'image date en fait de novembre 2013.

Et il n’y a pas qu’à Barbès que des incidents d’une telle ampleur auraient eu lieu. À Bordeaux, des supporters algériens auraient brûlé des voitures, sur la Place de la Victoire, comme le rapporte un internaute qui se présente ainsi comme un "Etudiant en science politique. 20 ans Identitaire. On Ne Recule Plus !".

Encore une fois, la photographie avait été prise dans la nuit du samedi au dimanche 15 juin, non sur la Place de la Victoire mais rue Leberthon. Et surtout, elle n'avait aucun lien avec le match.

(Source : Sud Ouest)

(Source : Sud Ouest)

Si l'on s'en tient aux faits, des incidents ont eu lieu dans les villes de Lille, Roubaix, Grenoble et Lyon, entre incendies de voitures, feux de poubelles et un cocktail Molotov jeté sur une voiture de police à Villiers-le-Bel, d'après un journaliste du Monde. Mais aucune église n'a été brûlée.

Article écrit par Rachid Majdoub et Louis Lepron

Par Louis Lepron, publié le 23/06/2014

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