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Tu n’auras pas ma voix : lettre ouverte à mon agresseur

Publié le

par Konbini

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Félicie Isaac a été victime d’un homme qui s’est cru doté d’une "liberté d’importuner". Le traumatisme est toujours présent, mais elle refuse de le laisser avoir l’ascendant. À défaut de pouvoir le retrouver, elle lui a écrit cette lettre ouverte.

Tu ne te rappelles sûrement pas de moi mais je me souviendrai de toi toute ma vie. Tu es inconnu et tu le resteras, tu n’as même pas de visage. Tu es un homme avec un blouson noir et tu m’as agressée dans la rue.

C’était une nuit, en sortant de boîte. Je m’étais assise au bord du trottoir avec une amie en attendant notre Uber, et tu nous as importunées à plusieurs reprises.

Je t’ai demandé de nous laisser tranquilles. En réponse, tu m’as plaquée face contre le mur en me faisant une clé de bras qui m’a laissé des bleus pendant plusieurs jours.

J’ai crié, tu m’as insultée. Personne n’est intervenu, à part le chauffeur Uber qui est arrivé dans la foulée. Il est descendu de la voiture, et tu t’es enfui.

Au final je m’en suis tirée quasi indemne physiquement, contrairement à beaucoup d’autres. Pourtant, là où le préjudice physique est limité, la blessure morale est immense. Pour toi, il ne s’agissait de rien d’autre que de me donner une leçon, n’est-ce pas ? Me montrer qui commande.

Je me suis levée pour te demander de me laisser tranquille et tu m’as dominée physiquement pour me rappeler à ma condition et imprimer sur moi les marques de ta force.

Je crois que tu as réagi moins pour me punir que pour te rassurer toi-même sur le fait que personne ne peut s’opposer à ta volonté et te dire non. Depuis tout petit tu es intouchable, tu es puissant, tu as le droit ; on te l’a dit, on te l’a appris.

À moi, on m’a appris d’autres choses : rentrer en taxi et éviter le métro, ne pas laisser traîner mon verre, baisser la tête si on me siffle, éviter les tenues trop courtes, ne pas répondre, ne jamais répondre. Je n’étais pas une bonne élève, et cette dernière leçon je ne l’ai jamais apprise.

Est-ce que tu m’aurais frappée si j’avais été un garçon ? Peut-être. Est-ce que l’usage de la violence aurait été moins méprisable ? Non. Est-ce que les conséquences auraient été différentes ? Je ne sais pas.

Je sais une chose, une seule, c’est qu’en l’espace de deux minutes tu m’as rappelé que j’ai vécu dans la peur. La peur ancrée et inconsciente qu’en m’affirmant trop face à un homme, je pourrais payer le prix du sang, vivre l’humiliation. Tu m’as passé le mémo, celui que j’avais laissé sur la table à côté des convenances.

Il suffit de vous déplaire pour me retrouver physiquement dominée, maîtrisée, humiliée et peut-être même sérieusement blessée ou pire. Je me suis méprisée, je m’en suis voulu de ne pas avoir su te rendre ta violence, puis j’ai compris.

Tu as instillé en moins le poison vicieux de me sentir appartenir au sexe faible, de croire être une "faible femme".

Tu ne liras sans doute jamais cet article mais tu n’auras pas ma voix. Tu es faible, et méprisable. Beaucoup, même dans mon entourage, n’ont pas réalisé le préjudice, et beaucoup ne le comprendront pas non plus en lisant ces lignes. Moi je le sais, je sais qu’un jour, un inconnu a voulu me rappeler que je pouvais être éteinte par le seul pouvoir de sa volonté.

Je n’écris pas ton procès, je t’écris à toi et à tous les autres, encore trop nombreux, qui cherchent à affaiblir les femmes. Tu aurais pu me combattre avec des mots, des arguments, mais je t’aurais sûrement battu, alors tu as préféré l’option de sûreté : la violence, utiliser ta force physique.

Qui a le droit ? Femme, homme, tous genres confondus, qui a le droit d’écraser quelqu’un pour se rassurer ? Qui a le droit d’utiliser la force pour briser un esprit qui parlait un peu trop fort ? Personne.

Sache-le aujourd’hui, personne n’a le droit de faire ça. Tu ne seras jamais puni, tu continueras à dormir la nuit. Je serai mon propre juge et mon propre avocat, comme beaucoup d’autres femmes.

Je continuerai à parler aussi fort que les hommes, je continuerai à me faire entendre. Tu as voulu m’affaiblir, me faire taire, mais aujourd’hui je continue à parler en écrivant ces lignes.

Tu as échoué et je ferai en sorte que toi et les autres vous continuiez à échouer, toujours, partout.

- Retrouvez Félicie Isaac et son travail photographique sur son compte Instagram.

Propos recueillis par Mélissa Perraudeau

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