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Travis Kalanick, fondateur et président d’Uber, démissionne de son entreprise

Publié le

par Thibault Prévost

Miné par six mois de scandales et de polémiques visant la culture discriminatoire de son entreprise, le patron d’Uber a finalement jeté l’éponge.

Finalement, le poids de la réputation aura été trop lourd pour les épaules de Travis Kalanick. Mardi 20 juin, le fondateur et patron de la start-up planétaire de transport partagé Uber a démissionné, fragilisé par près de six mois de scandales et de polémiques visant le climat délétère au sein de l’entreprise. Accusé d’avoir laissé s’installer une atmosphère sexiste et discriminatoire, le patron d’Uber avait pourtant toujours refusé de démissionner. Mais à l’heure où l’avenir de toute l’entreprise est en jeu, le jeune entrepreneur n’a eu d’autre choix que d’offrir au grand public la seule tête qu’il souhaitait : la sienne. 68 milliards de dollars de capitalisation boursière valent bien la chute d’un homme.

Une page se tourne donc chez Uber, qui n’a pas laissé partir son patron historique sans quelques louanges : "C’est une décision courageuse […] qui va permettre à Uber de pleinement ouvrir un nouveau chapitre de son histoire", écrivait ainsi l’entreprise dans un communiqué. Travis Kalanick restera néanmoins présent au sein du comité de direction. Il y a une semaine, le directeur général avait annoncé qu’il prenait un congé sabbatique, promettant de "travailler sur [lui]-même" pour "construire une équipe dirigeante de première classe".

Des promesses de lendemains meilleurs qui n’avaient pas convaincu les investisseurs : mardi 20 juin, cinq d’entre eux, dont l’un siégeant au conseil d’administration, se fendaient d’une lettre pour réclamer la démission du patron. Travis Kalanick ne s’en cache même pas, ce sont eux qui ont eu le dernier mot : "j’ai accepté la demande des investisseurs", a ainsi précisé le fondateur de l’entreprise. Si la course à la succession est désormais lancée, aucun candidat ne semble sortir du lot. En attendant, les quatorze directeurs situés à l’échelon inférieur assureront le fonctionnement de l’entreprise de manière collégiale, aucun directeur général n’ayant été nommé.

Vol de technologie, espionnage de la concurrence…

L’éviction (plus ou moins) volontaire de Travis Kalanick devrait calmer un petit peu la fureur qui entoure Uber, à défaut de réellement clore le chapitre des polémiques. Depuis six mois, les scandales se sont multipliés autour de l’entreprise, tant au niveau de sa relation à la concurrence qu’à celui de son fonctionnement interne. En février, une vidéo montrait Travis Kalanick en pleine embrouille avec l’un de ses propres chauffeurs au sujet des tarifs de course et des rémunérations, le PDG visiblement énervé adoptant un ton clairement méprisant à l’égard de son employé. Le même mois, Waymo, l’aile de Google dédiée aux voitures autonomes, portait plainte contre Uber pour vol de technologie (et gagnait son procès en mai).

En mars, une enquête du New York Times révélait l’existence de "Greyball", un outil permettant aux chauffeurs de l’entreprise de connaître la position d’employés des forces de l’ordre et de refuser automatiquement l’accès au service aux utilisateurs ayant déjà violé les conditions d’utilisation d’Uber, ou tout simplement ceux dont le comportement ne plaisait pas à l’entreprise (comme ouvrir et fermer plusieurs fois l’application sans commander de course). Des révélations qui risquent aujourd’hui à l’entreprise l’ouverture d’une enquête criminelle par le ministère américain de la Justice. Rebelote au mois d’avril avec la découverte d’un autre programme, sobrement baptisé "Hell" ("l’enfer") et permettant à Uber d’espionner sa concurrence (et principalement Lyft) en créant de faux conducteurs virtuels. Pourquoi "Hell" ? En réponse à "Heaven", une autre application maison d’Uber qui permet à ses salariés… d’espionner ses chauffeurs et ses utilisateurs - même Beyoncé n’y a pas échappé.

Sexisme et discriminations au quotidien

Mais là où Uber a fait le plus fort en termes de scandale, c’est bien au niveau de sa "culture d’entreprise", apparemment bâtie sur le sexisme et la discrimination. Tout débute en février 2017 lorsque Susan Fowler, ancienne ingénieure informatique de la compagnie, raconte dans un post de blog comment un de ses managers a directement tenté d’obtenir d’elle des faveurs sexuelles, comment la DRH de l’entreprise a systématiquement ignoré ses plaintes pour harcèlement sexuel ou comment un directeur, interrogé au sujet du faible nombre de femmes dans l’entreprise, expliquait que "les femmes doivent se mettre au niveau et devenir de meilleurs ingénieurs".

À travers son cas particulier, c’est un sexisme quasiment institutionnalisé au sein de l’entreprise et intégré par ses dirigeants qu’elle décrit, qui se retrouve jusque dans les "valeurs" de l’entreprise inculquées aux nouveaux arrivants : une vision mâle et sans pitié du business quelque part entre la beauferie protéinée des fraternités américaines et l’aquarium de requins cokés du Loup de Wall Street, qui pourrait se résumer à l’adage machiavélique "la fin justifie les moyens", option main au cul et "mémos sexuels". Une entreprise finalement à l’image de son fondateur de 40 ans, réputé pour sa grande gueule, son agressivité chronique et son absence totale de morale.

Trop tard pour les réformes

Malgré les excuses publiques, malgré les rapports pondus par un cabinet d’avocats, malgré le licenciement d’une vingtaine de salariés en juin, malgré une ribambelle de promesses sur les nouvelles mesures de promotion de la diversité et de l’égalité à mettre en place au sein de la société, Uber et son contingent ont continué à s’enfoncer dans la boue - la palme revenant certainement à David Bonderman, l’un des membres du comité de direction, coupable d’une blague sexiste durant une réunion… sur le harcèlement sexuel dans l’entreprise. Un trait d’esprit qui lui vaudra sa démission dans la foulée.

Pour cet ensemble de casseroles - la liste n’est pas exhaustive - et encore d’autres menus détails, comme les liens de Kalanick avec Trump, la compagnie aurait augmenté ses tarifs alors que le pays était en plein chaos suite à l’annonce du "Muslim Ban" de Trump le 29 janvier 2017. Dans la foulée, 500 000 utilisateurs auraient effacé leur compte au nom de la campagne #DeleteUber, l’entreprise a vu sa cote de popularité chuter lourdement dans le monde depuis 2017. Et si la compagnie continue de se diversifier et d’explorer de nouveaux territoires, notamment la voiture autonome et le transport aérien, elle avait néanmoins besoin d’une mesure forte pour stopper la shitstorm (la…"tourmente" ?) dans laquelle elle est entraînée depuis le début de l’année 2017. La pression de l’image a fini par broyer Kalanick, et on a du mal à verser une larme.

Parallèlement à l’éviction de son fondateur nauséabond, Uber vient d’annoncer une nouvelle fonctionnalité, et pas des moindres : désormais, dans plusieurs villes américaines, les utilisateurs auront la possibilité de filer un pourboire à leurs chauffeurs, qui le réclamaient à cor et à cri. Il fallait bien l’urgence de (re)devenir respectable pour qu’Uber accepte. Sans Kalanick, le grand ménage peut commencer.

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