La planche bouleversante de Titeuf par Zep : "J'avais le ventre noué en dessinant"

Et si Titeuf subissait l'enfer de la guerre et des réfugiés, lui aussi ? Zep l'a imaginé dans une planche bouleversante et il nous raconte pourquoi.

Extrait de "Mi-petit, mi-grand..." (Crédits image : Zep/Le Monde)

Extrait de "Mi-petit, mi-grand..." (Crédits image : Zep/Le Monde)

Les drames de l'immigration de ces derniers mois ont donné un coup de vieux à tout le monde. Pour aider, chacun fait ce qu'il peut à sa façon : le journal Libération a d'ailleurs répertorié les acteurs à approcher partout en France. Dans le milieu du spectacle, le comédien Alex Lutz nous a confié hier les raisons de son engagement à donner un cachet solidaire aux associations d'aide ; plus décriée, l'initiative d'une trentaine de Marocains sur une plage était également une façon d'agir (même si d'aucuns l'ont trouvée maladroite).

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Il y a jusqu'à Titeuf pour participer. Hier, le dessinateur Zep a publié sur son blog consacré dans les pages numériques du Monde une longue planche très particulière intitulée "Mi-petit, mi-grand" dans laquelle figure son personnage fétiche, Titeuf. Ce matin-là, pour le gamin à la mèche folle, c'est la guerre qui frappe à la porte au petit-déjeuner. Le héros de nombreux ados doit fuir pour sa vie, loin de la cour d'école, loin de ses parents, loin de Nadia, loin de Manu.

La vitesse éclair du récit illustre la perte de repères d'un enfant au milieu du chaos de la guerre. Mais ce n'est que le début : très vite, il arrive aux portes de son pays, où des barrières et des fils de fer barbelé l'empêchent d'entrer en sécurité dans un autre État.

Entre deux rendez-vous promo pour le nouvel album de TiteufBienvenue en Adolescence, justement, l'auteur Zep a accepté de répondre à nos questions autour de cette planche bouleversante qu'il a réalisée "le ventre noué", selon ses propres termes. Pourquoi cette planche ? Le dessinateur de BD a-t-il un rôle à jouer ?

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K | Pourquoi avoir réalisé cette longue planche ?

Zep | Au départ, il s'agit d'une demande du Monde qui consacre une journée particulière au thème des réfugiés et des migrants. Le journal a proposé aux blogueurs de participer et là, on est libres de suivre ou pas. Personnellement, je ne me voyais pas faire un commentaire sur le sujet parce qu'il y en a eu des centaines, qu'on a entendu beaucoup de choses contradictoires... certes, le débat politique et social est compliqué. Mais pour avoir eu contact avec des réfugiés par le passé, ces gens ne viennent pas faire du tourisme : on leur tire dessus.

Dans votre blog sur Le Monde vous dessinez rarement Titeuf. Pourquoi l'avoir utilisé ici ?

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Je l'ai fait avec Titeuf parce qu'il permet aux lecteurs de penser plus rapidement "... et si c'était nous ?". Montrer le problème des réfugiés avec un personnage qu'on connait bien, ça illustre émotionnellement ce qui se passe et le message passe mieux.

Extrait de "Mi-petit, mi-grand..." (Crédits image : Zep/Le Monde)

Extrait de "Mi-petit, mi-grand..." (Crédits image : Zep/Le Monde)

Votre processus de création s'en est-il retrouvé altéré ?

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Quand j'ai commencé à le dessiner, je suis parti sans m'arrêter. J'avais le ventre noué en dessinant. Je l'ai dessiné en sept heures, je suis allé un peu plus vite que prévu parce qu'il y avait une urgence.

Vous expliquiez plus tôt avoir déjà eu contact dans d'autres circonstances avec des réfugiés, pouvez-vous partager cette expérience ?

J'ai souvent été dans des associations d'action sociale, de parrainage, d'accueil alors que j'avais 20 ans. On suivait des gens de pays en guerre et on créait des ateliers d'activités pour éviter de les parquer et afin de mieux les intégrer. J'ai connu des gens qui venaient d'Angola et qui sont aujourd'hui devenus des copains. Ils m'ont raconté leur parcours, ils avaient une vie comme vous et moi...

... Sauf qu'un jour des militaires débarquent, assassinent la moitié de leur entourage et ils sont obligés de fuir. C'était ce que j'avais envie de raconter : que pour des enfants, ce que veut dire la guerre, c'est que tout bascule. On survit, on s'adapte, mais on ne comprend pas pourquoi quand on a réussi à passer entre les balles on ne peut échapper aux barrières des frontières.

Extrait de "Mi-petit, mi-grand..." (Crédits image : Zep/Le Monde)

Extrait de "Mi-petit, mi-grand..." (Crédits image : Zep/Le Monde)

Pensez-vous que le dessinateur ait un rôle particulier à jouer dans ce genre de situation ?

Il faut surtout que la réaction de l'artiste à l'actualité soit naturelle, il ne faut pas se pousser : si on n'a rien à dire, alors il ne vaut mieux rien dire parce qu'il y a déjà des tas de gens pour dire n'importe quoi. La chance qu'on a c'est que des gens écoutent nos histoires, alors on peut participer. Mais on n'est ni des hommes politiques, ni des éditorialistes.

Êtes-vous surpris par la viralité de cette planche ?

Je pensais qu'elle serait relayée, que ça allait toucher les gens, parce que c'est émotionnel. J'ai juste vu les chiffres en allumant mon ordi ce matin et d'habitude, mes dessins sont partagés de 10 à 100 fois sur Twitter. Là, en deux heures, il avait été retweeté plus de 2 500 fois. Mais je comprends : on a tous besoin de se raconter une histoire, de la vivre, alors qu'on se blinde : le drame des réfugiés apparaît parfois de manière aussi neutre dans l'information que la hausse du prix du pain...

Or, l'humanité ne sera pas plus la même après ce genre de choses. Il faut que quelque chose change en nous, sinon on perdra une part de notre humanité.

Extrait de "Mi-petit, mi-grand..." (Crédits image : Zep/Le Monde)

Extrait de "Mi-petit, mi-grand..." (Crédits image : Zep/Le Monde)

Dernière chose : pensez-vous que ce strip s'adresse plutôt aux parents, plutôt aux enfants, ou aux deux ?

J'ai un public d'ados, d'enfants, d'adultes... je ne me suis jamais inquiété. En ce qui concerne cette planche, ce n'est pas compliqué à comprendre même pour un jeune public. Les enfants sont les premiers à avoir envie de justice. Ils n'ont pas ce cynisme qui caractérise les adultes.

Cette planche de Zep intitulée "Mi-petit, mi-grand" est à lire dans son intégralité par ici. Attention au choc.

Par Théo Chapuis, publié le 09/09/2015

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