Le film Mysterious Skin traite de la pédophilie et de la façon dont on se reconstruit, plus tard, après un tel traumatisme. (© Tartan Films)

J'ai rencontré un pédophile à 10 ans, et ça a ruiné mon enfance

Approché par un pédophile dans son enfance, Pierre*, 19 ans a accepté de nous livrer son histoire, afin de se reconstruire et de casser le silence qui pèse trop souvent sur ces affaires.

Le film Mysterious Skin traite de la pédophilie et de la façon dont on se reconstruit, plus tard, après un tel traumatisme. (© Tartan Films)

Le film Mysterious Skin traite de la pédophilie et de la façon dont on se reconstruit, plus tard, après un tel traumatisme. (© Tartan Films)

C'est un sujet qu'il m'est toujours très difficile d'aborder. D'abord parce qu'il faut trouver les mots, trouver par où commencer. Mais surtout parce que ça relève du personnel, de l'intime le plus profond, et que remuer ce genre d'histoires, revenir sur ce qu'il s'est passé, c'est émotionnellement difficile : on vit avec, mais on ne s'y fait jamais. Mais j’ai décidé de briser un peu le silence qui règne généralement autour de ce genre de choses, en espérant pouvoir apporter ma goutte d’eau à ce vase qui a grand besoin de déborder (pour les métaphores, on repassera).

Publicité

J’ai, à l’époque, une dizaine d'années, tout va bien : je suis en fin de primaire, j’ai des amis avec qui je fais les 400 coups, je suis bon à l'école, je fais du sport ; bref, une vie (presque) normale de jeune blondinet de 10 ans. Presque, parce que je suis un enfant précoce, ce qui me donne un côté à la fois intro et extraverti, un peu dans mon monde. Mais mis à part ce détail, je reste un enfant des plus normaux, allant dans une école des plus normales.

Mon école, justement, dispense à ses classes de CM1 et CM2 des cours d'anglais, pour nous apprendre à nous familiariser avec la langue. Ça me plaît bien, d'autant que le professeur, un Américain, est l'ami d'une famille dont nous sommes proches : leur fils est un de mes plus proches amis, et nos parents se connaissent depuis de nombreuses années. Il est donc évident, comme c’est le cas pour beaucoup de monde, que nos familles se réunissent régulièrement, les soirs d’été ou les week-ends, avec d’autres parents et enfants, pour passer du temps ensemble.

"Un adulte qui joue avec des enfants, c’est super : on se sent spécial"

Publicité

Souvent, lors de ces soirées, le fameux professeur d’anglais est présent. Originaire des États-Unis, il est arrivé en France vers l'âge de 25 ans et a fait connaissance, je ne sais trop comment, avec les parents de mon ami (ce qui explique sa présence régulière aux soirées). C’est quelqu’un d’aimable, il est globalement apprécié et très sympa avec les enfants. Il se joint régulièrement à nous pour des parties de foot, de rugby et autres jeux d’enfants. On rigole bien avec lui, et puis un adulte qui joue avec des enfants, c’est super : on se sent tout de suite spécial, un grand nous accorde du temps et de l’importance… peut-être un peu trop.

Parce que voilà, il est quand même sacrément proche de nous, ce grand. Et de moi, aussi. Il passe en réalité bien plus de temps avec nous qu’avec les adultes qui, eux, nous surveillent depuis la terrasse en discutant, comme le font les parents. Je dois bien avouer que ma mère a eu du flair : elle m’a souvent mis en garde au sujet de cet homme, son comportement avec les plus jeunes ne lui inspirant pas confiance. Malheureusement, les enfants aiment défier l’autorité de leurs parents, c’est bien connu et je n’ai pas échappé à la règle lorsque j’ai fait fi de ses mises en garde.

À plusieurs reprises, il m’invite chez lui, dans son appartement où il vit seul, en centre-ville. Quel honneur : voilà qu’un grand me propose de passer du temps avec lui, "entre mecs", entre grands ! Ma mère, évidemment, refuse catégoriquement. Mon père est légèrement plus ouvert, il fait confiance aux gens. C’est comme ça que je me suis rendu chez cet homme, plusieurs fois. Les souvenirs que je garde de ces séjours restent, encore aujourd’hui, extrêmement flous, mais je me souviens tout de même d’un bon nombre d’activités auxquelles nous avons pu nous adonner, nous deux, seuls, dans son petit studio.

Publicité

Je me rappelle avoir regardé plusieurs films chez lui, la grande majorité du temps assis sur ses genoux ou allongés tous les deux en cuillère, façon câlin. Je me rappelle avoir joué à des "jeux" où nous devions, torses nus, dessiner sur le dos de l’autre, avec nos doigts, des formes qu’il devait reconnaître. Il a dessiné un soleil. Je me souviens d'avoir dormi chez lui, aussi. Impossible, cela dit, de me rappeler quoi que ce soit de précis. Il ne me reste en mémoire qu’une vague image de son lit et de ses draps blancs. Allez savoir ce qu’il s’est vraiment passé. Je me souviens en revanche, très précisément, de cette fois où il m’a montré un film érotique sur son ordinateur.


Si on manque cruellement de chiffres sur la pédophilie en France, les agences de police intergouvernementales, les organisations et associations internationales parviennent à fournir des informations sur la pédopornographie sur Internet, plus facile à récolter et à quantifier.

En 2015, l'AFPI (Association française des prestataires de l’internet) estime que 11 196 URL de sites pédophiles ont été signalées, soit 81 % de plus qu'en 2014. Selon l'ONU, en 2009, ce sont près de 750 000 individus, dans le monde entier, qui consultaient des contenus à caractères pédophile sur le Web.

Publicité


Oui, tout ceci est glauque. Tu ne comprends probablement pas comment j'ai pu me laisser faire. Mais remets-toi, l’espace d’un instant, dans ta peau d’enfant de 10 ans. À cet âge, ta perception des choses, des situations, n’a rien à voir avec celle d’un adulte. Tu n’es pas vraiment en mesure de jauger une situation intime, tu ne connais pas encore. Tout ça me paraît donc presque normal, et surtout, je refuse de perdre ce soudain sentiment d’importance : on fait et regarde des trucs d’adultes, ça veut dire que je suis un grand !

Les choses continuent donc à aller ainsi, jusqu’au jour où, à l’occasion d’une promenade à vélo, nous nous arrêtons au bord d’un fleuve. Je ne sais plus de quelle manière il réussit à en arriver là, mais pour dire les choses purement et simplement, il me montre son sexe. En détails. Et il me fait lui montrer le mien. Il n’y touche pas, on a juste tous les deux nos bites à l’air, face à face… Une de dix ans, et une de trente ans. Il me dit aussi qu’il m’expliquera comment me masturber, comment avoir un orgasme.

Ce jour là, en rentrant chez moi, j’ai décidé que je ne voulais plus jamais le revoir. Je ne m’étais pourtant pas rendu compte de la gravité des choses ou de quoi que ce soit, non. En fait, sur le moment, je n'ai pas compris pourquoi j’avais soudainement très peur de cet homme… Le corps humain sait apparemment se protéger, sans avoir besoin de l’aval de son propriétaire.

J’ai longtemps gardé tout ça pour moi, en ne réalisant pas un instant à quel point tout ce qui s’était passé était grave, en me disant qu’au final il ne m’avait pas touché, il n’y avait rien eu de concret, de "spectaculaire". Et puis, j’ai fini par en parler à un ami de mon frère, en lui faisant promettre de n’en parler à personne… Promesse qu’il n’a bien sûr pas tenue (encore aujourd’hui je lui en suis reconnaissant) en allant en parler immédiatement à mon frère, qui le rapporta à ma mère.

Nous avons porté plainte. Les policiers, d’abord très impliqués dans notre histoire, ont rapidement retourné leur veste après avoir entendu la version du principal intéressé. On ne sait pas vraiment ce qu’il a pu leur dire, mais à la suite de son audition, l’affaire a simplement été classée sans suite. Malheureusement, mon jeune âge, à l’époque, a globalement joué en ma défaveur. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, je me laissais guider par ma mère et la police, disais ce que je voulais dire, ne mettais pas forcément beaucoup de conviction dans mon témoignage… je me laissais porter, complètement dépassé par l’importance des choses. Je me revois comme flotter au-dessus de tout cela. Je m’en mords encore les doigts aujourd’hui.


Dénombrer les pédophiles en France relève du parcours du combattant. En 2014, Slate a consacré un article au sujet, révélant que les seuls chiffres connus et accessibles sur Internet étaient issus de fichiers de la police datant de 2008.

Cette année-là, on sait qu'il y a eu 430 viols sur mineurs dont plusieurs cas où les auteurs étaient des figures d'autorités. Ce manque de données résulte de la multiplicité des définitions de la pédophilie ainsi que de l'absence du terme dans les textes juridiques.

Le Code pénal parle d'abus sur personne mineures. Ce terme englobe des délits comme la corruption sur les moins de 18 ans (lorsqu'un adulte force un ou des enfants à regarder du porno par exemple), l'atteinte sexuelle, l'agression sexuelle et le viol, qui est un crime.


La peur au ventre puis la reconstruction

Mais au final, peu importe le résultat qui aurait pu découler du jugement, le mal était fait. J’ai donc dû vivre avec un traumatisme qui a ruiné une bonne partie de mon enfance : j’ai été très longtemps incapable de rester seul dans une pièce avec un adulte. J’avais peur de tous les "grands", j’en suis même arrivé à avoir peur de mon propre père. Socialement, c’était aussi très compliqué. J’étais abîmé et je me sentais souvent en décalage avec les autres.

Ce n’est qu’avec les années que j’ai réussi à me remettre peu à peu en phase avec mon monde… ou en tout cas en apparence, car je conserve encore aujourd’hui cette petite part, cette bulle qui m’empêche de coller complètement à l’environnement qui m’entoure. Ma confiance en moi a également été réduite à néant, j’avais honte d’avoir laissé cela arriver, et, surtout, je culpabilisais. Je pensais, et ce jusqu’à très récemment, être coupable, en quelque sorte. Coupable d’avoir "provoqué" cet homme, coupable de ne pas avoir dit non, coupable de m’être laissé faire.

Et encore aujourd’hui, alors que je viens d’avoir 19 ans, les marques restent. Dans la rue, lorsque je me promène seul, le soir, j’ai peur. Pas de me faire voler ou agresser physiquement, non. J’ai tout simplement peur de me faire agresser sexuellement. En tant qu’homme, c’est ridicule non ? Et pourtant.

Mais surtout, si au quotidien je suis quelqu’un de très épanoui, joyeux et ouvert, dès lors que des sentiments sont en jeu, les choses changent. Si, en soirée, une fille tente une approche franche et directe, je panique. Je deviens incapable de dire ou faire quoi que ce soit, je suis complètement tétanisé et ne souhaite qu’une chose : m’en aller. Au final, je n’ai simplement jamais eu de copine sérieuse. Je suis complètement hors des clous lorsqu’il s’agit de séduire. Je ne parviens pas à coller aux codes, à suivre les étapes dites normales de séduction.

Tout cela demande en effet de casser des barrières intimes, d’ouvrir rapidement certaines parties de soi, ce que je suis loin d’être capable de faire, ayant pris le réflexe de me barricader à la suite de ce que j’ai vécu. Je dois admettre que c’est quelque chose dont je souffre tout particulièrement. J’ai beau avoir une ribambelle de très bons amis, être un étudiant normal qui fait la fête, qui s’amuse, qui fait du sport, il n’en reste pas moins que je me sens, sentimentalement, extrêmement seul (on en sortirait presque les violons).

Jamais coupable, toujours victime

Toujours est-il qu’aujourd’hui, cette histoire fait partie de ma vie. C’est mon vécu. Je n’en parle qu’à très peu de personnes, en qui j’ai une confiance absolue : dévoiler cette partie de mon enfance me rend extrêmement vulnérable, brise absolument toutes les protections que j’ai pu ériger autour de tout cela, au fil des années. Mais c’est au final, très égoïste. Pendant que je me protège, peut-être d’autres enfants vivent-ils la même chose, ont honte, n’ont pas cet ami du grand frère à qui parler. Ils pensent que ce n’était pas si grave, qu’il n’y a pas eu d'attouchements directs, ou alors pas au sens où on l’entend.

Que l’on se mette d’accord : vous ne serez jamais coupable de ce genre de choses. Jamais, quel que soit le contexte, quelles que soient les soi-disant "circonstances atténuantes" et les "oh ! ça va” que l’on pourra vous servir (car oui, certains ne se gêneront pas pour le faire). Car une fois que le traumatisme s’installe, il fait de vrais dégâts. Surtout lorsque justice n’est pas rendue : même si j’ai aujourd’hui perdu sa trace, je sais que cet homme a pu continuer sa vie comme si de rien n’était. Il est même devenu entraîneur de baseball… pour enfants.

Cependant, je n’ai aujourd’hui pas de désir particulier de vengeance ou autre, comme certains de mes amis ont pu l’évoquer. J’aimerais simplement que cet homme soit jugé pour ne plus être en mesure de faire de mal à quiconque. C’est cependant impossible à l’heure actuelle, un nouveau recours en justice n’étant plus recevable pour cause de prescription.


Dernièrement, en France, l'affaire Robert Preynat a fortement mobilisé les médias. Le prêtre lyonnais est  accusé d'avoir abusé et violé des mineurs, alors qu'il était responsable d'un groupe de scouts, entre 1986 et 1991. Plusieurs plaintes ont été déposées depuis 1991, mais c'est une énième déposition, visant des responsables du diocèse de Lyon, en février dernier, qui a relancé l'effervescence autour de cette histoire.

Parmi eux, le cardinal Barbarin, forcé de passer une audition face à un procureur en juin dernier. On lui reproche d'avoir tenter d'étouffer l'affaire, à l'époque, alors qu'il était au courant des attirances sexuelles du père Preynat, pour les jeunes garçons. Le 1er août dernier, le parquet a pris la décision de ne pas poursuivre le cardinal, estimant que le délit de "non-dénonciation de crime" n'était pas assez caractérisé, rapporte Le Monde, début août 2016.


Il est nécessaire qu’aujourd’hui, la société prenne conscience du problème qu’est la pédophilie. On s’en indigne, on s’en choque, mais au final, peu de choses sont faites. Des personnes, comme le cardinal Barbarin, ressortent sans être inquiétées d’affaires où pourtant tout les accuse, donnant presque la sensation que les autorités leur ont donné la liberté de mieux recommencer à défendre l’indéfendable. On ne prend pas les déclarations d’enfants suffisamment au sérieux, on ne prend pas le temps de leur donner la parole, de les écouter, car ça n’arrive qu’aux autres.

Alors, ils se taisent, culpabilisent en silence, pensent que c’est de leur faute. J’ose entretenir l’espoir qu’un enfant, qu’un adolescent, qu’un adulte lira ce texte et osera prendre la parole à son tour. Ça n’est qu’en multipliant les témoignages que les choses pourront évoluer, et il est grand temps que les choses évoluent.

*le prénom a été modifié

Par Konbini, publié le 26/08/2016

Copié

Pour vous :