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Témoignage : je n’ai pas eu d’autre choix que d’avorter à l’étranger

Publié le

par Mélissa Perraudeau

Jenny Slate dans Obvious Child, Copyright Chris Teague @http://www.allocine.fr/film/fichefilm-226610/photos/detail/?cmediafile=21111358

Célia a 26 ans, et il y a quatre ans, elle a dû avorter aux Pays-Bas parce que le délai légal en France était dépassé lorsqu’elle s’est rendu compte qu’elle était enceinte. Elle a tenu à revenir sur cet épisode difficile à l’occasion du 28 septembre, journée mondiale du droit à l’avortement.

Jenny Slate dans <em>Obvious Child</em>. (© Chris Teague)

Ça va peut-être surprendre, mais avant, l’avortement, j’étais contre. Mais une fois confrontée au besoin d’avorter, j’ai changé d’avis. Et de vision sur les personnes qui avortent, car même si j’ai fait des erreurs et commis des imprudences en matière de contraception, je ne me considère pas comme une fille "condamnable", stupide, qui ne devrait pas avoir de relations sexuelles.

J’ai donc décidé de témoigner pour aider à mettre fin à ces idées reçues et illustrer le fait que s’orienter vers l’IVG n’est pas "choisir la facilité", comme certain·e·s le prétendent, mais permet seulement de disposer librement de son corps, comme nous devrions toutes pouvoir le faire.

Un premier avortement évident

La première fois que j’ai avorté, j’étais dans le mois de mon 19e anniversaire. Je ne vais pas m’étendre dessus, car c’est de mon deuxième avortement que je veux vous parler. Disons juste que quelques semaines après que mon copain, dont j’étais très amoureuse, m’a quittée, j’ai découvert que j’étais enceinte. Et que, selon la gynécologue que j’avais consultée, ma pilule était apparemment trop faiblement dosée pour moi et n’était donc pas complètement efficace !


Dans son article de blog "Peut-on tomber enceinte en prenant la pilule, sans l’avoir oubliée ?", Martin Winckler (pseudonyme du docteur Marc Zaffran) a répertorié les échecs de pilule liés aux erreurs de prescription médicales. Dont le fait qu’il est "déconseillé aux très jeunes femmes de prendre des pilules très faiblement dosées", parce que ce sont "celles qui sont le plus susceptibles de ne pas être efficaces chez elles". La première pilule des moins de 25 ans ne devrait ainsi pas être faiblement dosée puisque, selon leur "profil" hormonal, elles ovulent plus facilement que les femmes de plus de 35 ans.

D’après une enquête sur les IVG de la DREES, en 2013, deux femmes sur trois ayant avorté utilisaient une méthode contraceptive qui n’avait pas fonctionné.


Après en avoir parlé avec mes parents, j’ai pris la décision d’avorter : j’étais jeune, j’allais entrer en BTS et je n’avais pas les moyens financiers d’élever un enfant. Cette solution, bien que douloureuse émotionnellement, était clairement la seule à mes yeux. Après examen, un gynécologue m’a dit que je faisais partie d’un petit taux de femmes qui n’avaient pas d’ovulation régulière, et que − ironie du sort − j’aurai des difficultés à tomber enceinte. Je m’étais alors promis de "faire attention" et de ne pas avorter si cela devait m’arriver à nouveau, puisque dans l’absolu, je voulais avoir un enfant un jour.

J’ai avorté, changé de vision sur l’avortement, et continué ma vie sans regretter mon IVG. Après l’obtention de mon BTS, je suis partie de chez mes parents pour poursuivre mes études. J’avais 22 ans l’année où j’ai de nouveau dû faire le choix de l’avortement. Tout se passait bien : je sortais, je m’amusais, et je m’étais fait de nouveaux amis. Dont un que nous appellerons S. Comme nous nous entendions très bien, on a rapidement commencé à se voir souvent et à se fréquenter. Sentimentalement, rien ne nous reliait, mais on avait mis en place une sorte "d’exclusivité" concernant les relations sexuelles.

Un soir de février, après une soirée bien arrosée, on a couché ensemble sans faire attention : nous ne nous sommes pas protégés. Dans un premier temps, j’étais un peu honteuse, et finalement je ne me suis pas inquiétée outre mesure, étant donné que l’on couchait ensemble depuis un moment et que l’on était "sains" tous les deux − nous avions fait un test de dépistage. Étant donné ma particularité hormonale, je n’ai même pas pensé à la possibilité d’une grossesse. Quel risque pouvait-il y avoir, avec mes irrégularités d’ovulation, que cet unique rapport non protégé provoque une grossesse ?

"Il y a un petit garçon…"

Le temps a passé, et S. et moi nous sommes éloignés. Il était militaire, avait 32 ans et voulait plus ; une relation stable, construire un avenir et une vie de famille. Sauf que je n’étais absolument pas prête à ça. Ce n’était pas ce que je souhaitais, donc nous avons arrêté de nous voir, et ma vie a repris son cours. Après cela, je n’ai plus fréquenté personne. Je ne m’inquiétais toujours pas d’une grossesse car, chose exceptionnelle, j’avais mes règles chaque mois à date fixe. C’est au mois de juin, alors que j’étais en vacances dans ma famille, que j’ai commencé à avoir de grosses douleurs au niveau du bas-ventre. J’ai donc pris rendez-vous en urgence avec mon gynécologue, et c’est là qu’a commencé "l’aventure" de mon deuxième avortement.

Lorsque je suis arrivée dans la salle d’examen, j’étais très inquiète, mais l’idée d’une grossesse ne m’avait toujours pas traversé l’esprit. Le gynéco a d’abord pratiqué, silencieusement, un examen externe. Au bout de quelques minutes, il a souhaité faire une échographie pour "vérifier quelque chose". Après des secondes qui m’ont paru être des heures, il a juste dit : "Oh oh !" La panique s’est alors emparée de moi. J’ai demandé ce qu’il y avait, et c’est là que dans le plus grand des calmes, il m’a annoncé : "Il y a un petit garçon…"

À cet instant, j’ai eu l’impression que tout mon univers s’écroulait : ce n’était pas possible physiquement ! J’avais eu mes règles, je n’avais aucun symptôme de grossesse… C’était forcément une erreur. Le médecin tentait de me montrer à l’écran le corps de "[mon] bébé", mais je ne voyais strictement rien ! Il n’y avait rien ! Alors, agacé, il a finalement enclenché le son du moniteur et m’a fait écouter les battements de cœur. C’était la pire des choses à faire ! J’ai pleuré comme une madeleine. Je n’en voulais pas. Pas maintenant, pas comme ça…

Je me suis rhabillée et je suis repassée par le bureau du gynéco. La seule chose qu’il voulait savoir, c’était depuis quand j’étais enceinte. Mais moi, la seule chose que je voulais savoir, c’était à partir de quand je pourrai avorter. On a regardé la date de conception ensemble : pas de doute possible, S. était le géniteur. Et pas de doute possible non plus, le délai légal d’avortement en France était dépassé… Le gynécologue essayait tant bien que mal de me consoler, me disait de réfléchir à ma décision et de le rappeler si vraiment je tenais à procéder à une IVG − il me donnerait alors une liste de cliniques vers lesquelles je pourrais m’orienter. Difficile, à ce moment, de ne pas me sentir jugée par ce gynécologue, qui m’encourageait à mener ma grossesse à terme et m’avait infligé une humanisation du fœtus.

Une deuxième IVG ? "C’est ta décision"

J’ai rejoint ma mère à son travail et j’ai attendu qu’elle finisse sa journée. Je me suis effondrée dans ses bras en lui racontant tout, en m’excusant, en répétant que ce n’était pas possible, qu’il n’y avait qu’une seule et unique fois où l’on ne s’était pas protégés. Elle est restée très calme, bien que souffrant de voir sa fille une nouvelle fois dans cette situation. Lorsque j’ai réussi à me calmer, nous sommes rentrés à la maison et avons appelé mon père dans le jardin, car nous ne voulions pas que mon frère et ma sœur, qui étaient encore jeunes, soient au courant. J’ai de nouveau fondu en larmes dans les bras de mon père, qui cherchait les mots pour me réconforter. Et puis, il a prononcé les mots que toute personne a besoin d’entendre dans un tel moment : "C’est ta décision. Ta mère et moi, on te soutiendra et on t’aidera quelle qu’elle soit." Avec cette simple phrase, j’ai reçu une telle dose d’amour et de courage que j’ai arrêté de m’interroger. J’ai ouvert les yeux sur ce que je voulais, et surtout, sur ce que je ne voulais pas : cet enfant potentiel.

D’autant plus que je n’étais plus avec le géniteur ; je terminais juste mes études, n’avais pas d’emploi, pas d’argent… Comment élever un enfant dans ces conditions ? C’était tout simplement hors de question ! Je faisais non seulement ce choix pour mon propre bien-être, mais aussi pour celui de l’enfant qui arriverait si je menais ma grossesse à terme.

J’ai donc rappelé le gynécologue et été choquée par le fait qu’à peine deux heures après notre rendez-vous, il ne savait déjà plus qui j’étais ni pourquoi j’étais venue le voir. Je me suis sentie ridicule et blessée par son manque de considération. J’ai toutefois obtenu la liste des cliniques étrangères qui pratiquaient l’IVG, et nous avons regardé avec mon père les pays où j’avais encore la possibilité de le faire. Il n’y avait que deux possibilités : l’Espagne ou les Pays-Bas. Mes parents habitant en Picardie, nous avons choisi une clinique aux Pays-Bas. Et fixé le rendez-vous : l’intervention était programmée dix jours après.


En France, l’IVG peut être pratiquée jusqu’à la fin de la douzième semaine de grossesse, ou 14 semaines d’aménorrhée (à compter de la date des dernières règles). Le site Ooreka rapporte qu’environ 4 000 Françaises ayant dépassé ce délai légal avorteraient dans des pays voisins chaque année, comme l’Espagne, les Pays-Bas ou encore l’Angleterre. En Espagne, le délai légal est de 14 semaines d’aménorrhée (22 en cas de danger physique ou psychique pour la femme), tandis qu’aux Pays-Bas, il est de 22 semaines, et en Angleterre, de 24 semaines.


Durant cette période d’attente, je n’ai pas pensé à ce fœtus qui était en moi. Je n’avais pas de regret à avoir car j’avais mûri ma décision. Mais je pensais beaucoup à S. : devais-je lui dire ? Comment allait-il réagir ? Devais-je le faire en secret ? Nous n’avions plus de contacts depuis quelques mois, et je n’avais pas envie de le rappeler pour "ça". Je ne voulais pas l’inquiéter, lui faire du mal, ou pire, qu’il veuille me faire changer d’avis. En aurait-il eu le droit ? Avait-il un moyen légal de s’opposer à ma décision ? Je ne savais même pas, et n’avais pas envie de le savoir.


Comme le Planning familial le rappelle, la décision d’avorter est celle de la femme, et d’elle seule. La loi permet à "toute femme enceinte, majeure ou mineure, si elle ne veut pas poursuivre une grossesse, de demander à un médecin l’interruption de sa grossesse".


Puis le jour J est arrivé. Mon père avait pris un jour de congé exprès pour m’accompagner. L’intervention aurait lieu dans la journée, et nous pourrions repartir en fin d’après-midi : nous n’avions donc pas à mentir à mon frère et ma sœur sur une éventuelle absence de notre part. Nous sommes partis très tôt car je devais être à 7 heures à la clinique. J’étais un peu inquiète pendant le trajet, mais la présence tranquille de mon père me rassurait. Je ne sais pas exactement ce qu’il avait en tête, s’il s’inquiétait, s’il m’en voulait ou s’il comptait juste les panneaux de l’autoroute.

Mon avortement aux Pays-Bas

Je ne me souviens pas de quoi nous avons parlé durant tout ce temps, mais je me souviens de l’arrivée à la clinique. C’était un bâtiment quelconque, dans une jolie rue, au milieu d’un lotissement. Le personnel de l’accueil était sympathique. Il nous a expliqué comment la journée allait se dérouler et a annoncé à mon père le coût de cette opération : un peu plus de 1 000 euros. À ce moment-là, j’ai été soufflée. Je m’en suis voulu d’imposer une telle dépense à mes parents à cause de notre imprudence d’une nuit. Mais une fois de plus, mon père est resté très calme et a réglé ce qu’il fallait.

Nous avons ensuite patienté. Je devais consulter une médecin qui m’expliquerait le processus, puis une psychologue qui analyserait si j’étais apte ou pas pour ce type d’intervention. J’étais nerveuse, et je me sentais honteuse en racontant mon histoire à ces inconnues. Heureusement, l’un des avantages de cet endroit était que les équipes médicales étaient entièrement féminines et parlaient parfaitement le français ! Aucune d’entre elles n’a tenté de me faire culpabiliser, ni changer d’avis. Elles m’ont juste écoutée. Elles étaient d’une gentillesse et d’une douceur qui dénotaient totalement avec l’aspect "usinier" de leur travail, les IVG étant effectuées d’une façon particulière…

On m’a d’abord séparée de mon père, parce que la salle où je devais me rendre n’était pas accessible aux hommes. Il allait donc devoir attendre toute la journée seul dans la clinique ! On m’a ensuite demandé de me changer, avant de m’accompagner dans une salle immense. Il y avait, en arrivant, le bureau des infirmières (pas très loin des accès aux salles d’opération), puis tout n’était qu’une succession de lits médicaux. Les espaces clos ne pouvaient être créés qu’en tirant de simples rideaux. Il n’était en effet pas question de chambre individuelle, nous étions toutes dans une seule et même salle "d’attente".

Je me suis assise : à ma gauche, il y avait une jeune femme néerlandaise, seule et très silencieuse. Et à ma droite se trouvait une Française qui était beaucoup plus jeune que moi : elle avait 16 ans et était accompagnée de sa mère. Nous avons sympathisé et elle m’a raconté son histoire : elle avait été violée par son ex-petit ami. C’était horrible, je me suis tellement sentie désolée pour elle. Sa mère était triste aussi, mais soulagée que des centres de ce genre existent et puissent permettre à sa fille de se débarrasser d’une grossesse non désirée à la suite d’un tel crime.


Difficile de trouver des informations fiables sur les IVG hors délai lorsqu’il est question de grossesse causée par un viol. Mais selon une conseillère spécialisée jointe au numéro gratuit et anonyme d’aide à l’avortement (0800 08 11 11), la décision est prise au cas par cas. Une grossesse causée par un viol ayant dépassé le délai légal français relève en effet des interruptions médicalisées de grossesse (IMG) : c’est donc une équipe pluridisciplinaire réunie, dans un hôpital ou une clinique, par un médecin spécialiste qualifié en gynécologie obstétrique qui prend la décision. D’après notre interlocutrice, les IMG sont ainsi parfois refusées aux victimes de viol.


Nous avons patienté toutes les deux et tenté de rendre cette journée un peu moins moche qu’elle ne l’était. Elle est partie en premier. Lorsqu’elle est revenue, elle dormait. Puis, c’est la jeune Néerlandaise qui est partie… J’attendais nerveusement mon tour. On a finalement dû m’appeler sur les coups de 13 ou 14 heures. Ma copine du jour s’était alors réveillée et avait un peu mal. Pour la distraire, et aussi pour ne pas montrer mon angoisse, j’ai fait le pitre. J’ai rejoint les infirmières en sifflotant, puis j’ai continué à faire mon cirque jusqu’au moment où je suis entrée dans les WC. Je ne sais pas si ça a fait du bien à ma jeune voisine, mais moi, ça m’a détendu… Arrivée dans la salle d’opération, je me suis installée sur la table spécialisée. On m’a injecté l’anesthésiant, et puis plus rien.

Enfin, plus rien jusqu’au réveil : ça a été le plus douloureux de toute ma vie ! Une horreur ! J’avais chaud, j’avais mal au ventre, j’avais envie de voir mon père. J’ai complètement paniqué, j’ai tenté d’arracher mes perfusions pour le rejoindre. Mais deux infirmières ont tout fait pour me maintenir et me calmer afin que je me rendorme.

Le second réveil a été plus calme, mais j’avais toujours mal et cette folle envie de partir immédiatement ! Je voulais voir mon père. Je ne faisais que demander ça, en boucle. J’avais besoin de lui, de le voir… À un tel point que quand j’ai eu assez de force, j’ai fait semblant d’aller aux WC pour essayer de le rejoindre. L’équipe médicale en a eu marre, mais elle est restée compréhensive : après tout, je voulais juste un câlin de réconfort, et dire à mon père que j’allais bien, que tout était fini… Elles l’ont finalement appelé, et on a eu le droit de se voir dix minutes dans les escaliers. Dix minutes, c’est rien du tout lorsque l’on vient de vivre un tel événement. Je ne trouvais pas ça juste, mais je suis retournée dans la salle et j’ai patiemment attendu que l’on me libère.

Le retour en France… et à ma vie

Nous sommes repartis en fin d’après-midi, comme convenu, et nous sommes arrivés chez moi pour le repas du soir. Nous avons discrètement raconté la journée à ma mère et avons passé le reste sous silence. Je me suis reposée quelques jours, puis je suis retournée à ma vie "normale".

Je n’ai plus trop pensé à l’avortement ensuite. Je n’en ai quasiment jamais reparlé avec mes parents ; ça ne semblait pas nécessaire. Et puis, j’ai choisi d’affronter seule "l’après", le retour à la vie normale, le travail psychologique à faire… Je n’ai pas fait la visite médicale normalement obligatoire après 15 jours, et je n’ai pas non plus voulu voir de psy comme on me l’avait proposé.


Si Célia ne l’a pas faite, la visite de contrôle doit néanmoins être effectuée 14 à 21 jours après l’IVG car elle est "absolument nécessaire pour vérifier que la grossesse est interrompue et s’assurer de l’absence de complication". Le site du gouvernement indique qu’il s’agit d’un examen médical, souvent complété par une échographie ou un examen sanguin.

Un entretien psychosocial est par ailleurs proposé "par le médecin ou la sage-femme" aux personnes ayant avorté, sans être obligatoire.


Je ne voulais tout simplement plus en parler. Du moins, jusqu’au jour où ma petite sœur a demandé à prendre la pilule. J’ai alors demandé à mes parents l’autorisation de lui parler de mes expériences. Je voulais qu’elle sache, qu’elle comprenne… J’avais besoin qu’elle entende ce qui m’était arrivé, pour qu’elle ne reproduise pas la même erreur que moi la deuxième fois, mais aussi pour qu’elle sache que si cela lui arrivait, elle pourrait m’en parler. Ainsi qu’à nos parents, parce qu’ils répondraient présents sans la juger… puisqu’elle n’avait pas à l’être.

De l’importance de parler des IVG

Lorsque j’ai eu terminé mon histoire, ma sœur avait les larmes aux yeux. Elle s’est excusée de ne pas avoir su et de m’avoir laissé traverser cette épreuve "seule" et en la cachant… En écoutant mon récit, elle a aussi pris conscience de l’importance qu’il fallait accorder à la contraception.

Deux ans après, j’ai revu S. Nous avons passé deux soirées ensemble, en toute amitié. Au cours de la première, je n’ai pas pu me retenir, je lui ai dit tout ce qui s’était passé. Comme ça, d’un coup, en bloc ! Je me suis excusée de ne pas l’avoir averti, et je lui ai expliqué pourquoi je ne l’avais pas fait. Il était choqué et n’a pas dit grand-chose. Et puis, lorsque l’on s’est revus deux jours plus tard, c’est lui qui m’a parlé, et ce qu’il m’a dit m’a profondément touchée, puisqu’il s’est excusé. Je n’ai pas compris pourquoi sur le moment, alors il s’est excusé du fait que j’ai eu à vivre cela "seule", de ne pas avoir été là pour moi. Il m’a dit comprendre le choix que j’avais fait et m’a assuré ne pas m’en vouloir. Que ce soit de lui avoir caché l’IVG ou d’avoir avorté.

Toutes mes anciennes questions n’avaient plus lieu d’être. Il m’avait apporté les réponses dont j’avais besoin pour tourner la page. Peut-être qu’elles n’auraient pas été les mêmes à l’instant T, mais ce n’est pas le principal. En parler, l’entendre dire que je n’avais rien fait de mal, c’était déjà beaucoup. S. est reparti en mission à l’étranger, et nous ne nous sommes plus donné de nouvelles depuis. J’espère qu’il a réussi à construire le futur dont il rêvait.

En tout cas, par la suite, je n’ai plus jamais eu de mal à parler de mes IVG avec mes amies ou avec les hommes que j’ai sérieusement fréquentés. Il faut savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va, et je sais désormais que je n’ai pas à avoir honte des décisions que j’ai prises concernant mon corps et ma vie.

Et aujourd’hui ?

En ce qui concerne ma vie justement, j’avance tranquillement… Mon compagnon actuel est déjà papa. Son petit garçon n’est pas le mien et me renvoie régulièrement à mes IVG. Quel âge auraient eu les enfants que j’aurais eus si j’avais continué mes grossesses ? Puis je me rends compte que ma vie n’aurait pas du tout été la même si j’avais choisi de les avoir. Et ma vie me plaît. Elle n’est pas parfaite, mais elle me convient. Et qu’importe ce que les anti-choix peuvent en penser, leur jugement, leur slut-shaming et leur volonté d’entraver mes libertés. Je suis désormais convaincue que ce n’est pas le regard des autres qui définit ce que nous sommes. Ce sont nos choix et la façon que nous avons de les assumer. La douleur physique et émotionnelle que j’ai ressentie n’est pas qualifiable, elle n’est pas quantifiable, mais elle s’atténue avec le temps. On mûrit, on vit de nouvelles choses, mais on n’oublie pas… on vit avec.

J’ai 26 ans, et le désir d’enfant se fait de plus en plus grandissant, surtout depuis que je m’occupe de celui d’un autre. Mais je me dis que j’ai bien le temps et que la prochaine grossesse sera, elle, un vrai cadeau. Malgré l’ambiance "usine" de la clinique néerlandaise, je retiens la gentillesse et la douceur des personnes qui m’y ont entourée, ainsi que l’amour et le soutien formidable de mes parents durant cette épreuve. Je sais que toutes les femmes qui veulent avorter n’ont pas cette chance, alors que ce n’est déjà pas forcément un événement facile à vivre. J’ai pu avorter, et je ne le regrette pas, mais cela n’en constituait pas moins une épreuve. Ce choix doit être respecté de toutes et de tous, partout : chacune est maîtresse de son corps et de son histoire.

Propos recueillis par Mélissa Perraudeau.

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