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Témoignage : j’ai grandi dans un internat de la ville de Paris pour enfants boursiers

Publié le

par Mélissa Perraudeau

Parce que sa mère ne pouvait plus s’occuper d’elle quand elle a eu 9 ans, cette lectrice a été accueillie dans un internat de la mairie de Paris. Une institution qui a changé sa vie, mais qu’elle voit aujourd’hui disparaître de façon arbitraire.

J’ai 22 ans et un parcours un peu particulier. J’ai grandi dans un internat qui vient en aide aux enfants et surtout aux parents en difficulté : le Domaine des trois châteaux, à Coye-la-Forêt, dans l'Oise. Financé par la mairie de Paris, l’Association de groupements éducatifs et la Direction de l'action sociale, de l'enfance et de la santé (Dases), il accueille les enfants âgés de 4 à 15 ans pour "assurer l’éducation, l’entretien des enfants boursiers placés à la demande de leurs familles".

J’étais élevée par ma mère avec mon frère dans un quartier "sensible" de Paris, jusqu’à ce qu’elle tombe gravement malade. Ça a atteint un stade où elle ne pouvait plus nous garder à cause de ses visites quotidiennes à l’hôpital, et personne dans notre entourage ne pouvait prendre la relève. L’internat semblait alors être la meilleure des solutions pour mon frère et moi.

Nous y sommes entrés quand je commençais le CM1, à l’âge de 9 ans. Un car passait nous chercher à un point de rendez-vous le lundi matin, et nous y ramenait le vendredi soir. Pour les élèves de maternelle et de primaire, l’école se trouvait à l’intérieur du domaine. Nous évoluions donc au quotidien dans des lieux somptueux et spacieux. Tout était extrêmement bien organisé : nous avions des horaires fixes de réveil et coucher, pour l’école et les repas. Et le tout en étant entourés "psychologiquement", le domaine comptant une équipe médicale (un médecin, une infirmière et une psychologue).

Les plus belles années de toute ma vie

C’était comme une colonie de vacances qui ne s’arrêtait jamais, avec l’école en plus. Tout était bien au point, alors mon intégration s’est très bien passée. Les éducateurs m’ont mise à l’aise, et avec les autres enfants la timidité a vite laissé la place à la complicité. Nous étions tous des élèves boursiers de la ville de Paris. Les enfants accueillis à l’internat étaient là parce qu’au moins l’un de leurs parents était absent, qu’ils vivaient dans un environnement défavorable (mauvaises conditions de logement, insécurité du quartier…) ou que leurs parents n’étaient pas assez disponibles pour raisons professionnelles ou de santé.

Grâce au Domaine des trois châteaux, mes années de primaire ont été les plus belles de toute ma vie. J’ai eu la chance de découvrir de nombreuses activités comme l’équitation, le VTT, la natation… Beaucoup de sports qui, j’en suis certaine, n’auraient autrement jamais été accessibles à une enfant dite "des quartiers difficiles" comme moi. Je m’y suis épanouie, malgré ma situation familiale difficile… qui du coup ne me pesait pas trop, et ne m’empêchait pas de vivre un quotidien d’enfant et de réussir ma scolarité. Après le primaire, comme il n’y avait pas de collège aux trois châteaux, j’ai été admise dans l’établissement de la ville, en partenariat avec le domaine. Nous en sortions donc pour aller en classe avec les autres collégiens de la ville. Un début de liberté, toujours bien encadré avec des horaires fixes et un suivi quotidien des devoirs.

Sans les éducateurs et mes amies, j’aurais sombré

Ces années-là ont pourtant été sacrément difficiles, les épreuves s’enchaînant. Il y a surtout eu le décès de ma mère, qui m’a anéantie au-delà de l’imaginable. Sans le soutien et le suivi des éducateurs et l’aide de mes amies qui représentaient une deuxième famille pour moi, je n’aurais JAMAIS pu m’en sortir. Et je ne dis pas ces mots à la légère : ils ont tous considérablement contribué à ma réussite et à mon épanouissement. Je dois tout de même préciser que la vie au Domaine des trois châteaux n’était pas tous les jours facile, parce que j’étais adolescente et donc pas toujours très facile, et les éducateurs n’étaient pas tendres. Mais c’est justement ce qui m’a permis d’être la personne que je suis aujourd’hui, c’est ce qui m’a permis de tenir le cap et de me structurer. Pour tout cela, je leur serai éternellement reconnaissante.

J’ai quitté le domaine quand j’ai atteint l’âge limite, auquel j’ai également obtenu mon brevet avec mention. J’ai ensuite dû aller dans un autre internat pour le lycée, qui était correct, mais n’arrivait pas à la cheville du domaine — et ce, à tous les niveaux. J’ai pourtant persévéré et fait des études, forte des valeurs reçues aux trois châteaux, et des encouragements qu’on m’y avait prodigués année après année. Si bien que je suis aujourd’hui en dernière année de master en commerce international, après lequel j’aurai un travail épanouissant qui me plaît et me permettra de bien vivre. Un beau parcours, non ? Pourtant, je suis aujourd’hui prise de colère et d’indignation, puisque j’ai appris il y a peu que cette fabuleuse institution, à laquelle je dois tant, allait cesser ses activités.

Je refuse de voir cette précieuse institution disparaître

Les éducateurs, professeurs et professionnels de santé ont appris d’un coup qu’ils étaient tous licenciés, sans explications, et qu’à partir de la rentrée 2018 le domaine n’accueillerait plus aucun enfant. Je ne sais même pas comment expliquer à quel point je suis scandalisée et choquée de voir qu’une institution qui recueille, aide et soutient des enfants depuis plus de soixante ans doive fermer ses portes sans explications. Que vont devenir les enfants et les parents ? Je le répète, les autres internats n’ont rien à voir avec le domaine.

Je n’ose imaginer ce que je serais devenue si je n’y avais pas été accueillie : cette institution et tout ce qui l’entoure (éducateurs, professeurs, psychologues, médecins, infirmières…) m’ont sauvé la vie. Elle m’a permis d’avoir une chance de devenir quelqu’un, m’a donné les armes pour être une bonne personne, instruite, construite et déterminée. Elle a été la base de ma vie, et de celle de mes camarades de l’époque. On est plusieurs à faire de grandes études, ce qui n’était pas forcément gagné avant notre arrivée au domaine. Depuis l’annonce, des personnes de tous les âges racontent sur les réseaux sociaux comment l’institution leur a permis d’échapper "au lourd bagage des parents", à une "souffrance familiale", et d’avoir les outils pour se construire une vie digne.

C’est pour cela que nous avons lancé une pétition adressée à Anne Hidalgo, la maire de Paris, pour empêcher la fermeture de ce domaine exceptionnel. Pour que les enfants aient la même chance que nous de s’en sortir, même s’ils ne sont pas nés dans un environnement favorable. Et en attendant qu’elle porte ses fruits, l’établissement a fait grève, et nous nous mobilisons tous.

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