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Témoignage : être bisexuelle, entre invisibilité et biphobie ordinaire

Publié le

par Konbini

© Alamode Film

À l’occasion de la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie ce 17 mai, une lectrice a souhaité témoigner sur sa bisexualité. Elle nous raconte la discrimination dont elle souffre au quotidien et sa peur de faire son coming out.

<em>La Vie d’Adèle</em>. (© Alamode Film)

Je ne me suis jamais vraiment rendu compte de mon attirance pour les garçons. Quand j’étais petite, je voyais des dessins animés avec des couples hétérosexuels, on me racontait des histoires d’amour entre un homme et une femme, je connaissais des adultes hétéros et on me parlait de mes petits copains à venir, de mon futur mari… Puis j’ai commencé à être intéressée par des garçons, et ça m’a semblé normal.

J’ai commencé à être également intéressée par les filles dès la cinquième, mais j’ai refusé de le reconnaître jusqu’à la seconde. Je ne me suis jamais dit que c’était une passade, je me suis juste concentrée pour éviter d’y penser en espérant que ça partirait tout seul. Après tout, j’avais toujours été "normale" jusque-là. Je ne voulais pas être différente, je ne voulais pas être LGBT+. Être LGBT, c’était être condamné au malheur. C’était sortir du cadre dans lequel j’avais toujours vécu, dans lequel tout le monde semblait vivre.

Je me suis efforcée de ne penser qu’aux garçons. J’ai eu quelques copains, et puis il y a eu une fille au-dessus de toutes les autres. C’était en seconde, et j’ai alors dû regarder cette attirance droit dans les yeux et accepter le fait qu’elle faisait partie intégrante de moi. Dès que je l’ai accepté, j’ai su que j’étais bisexuelle. Cela a été dur à appréhender mais pas à nommer, cette étiquette me correspondait parfaitement. Je n’étais pas hétérosexuelle, pas plus que lesbienne : j’étais bisexuelle.

De la biphobie ordinaire

Dès que cela s’est imposé à moi, j’ai voulu en parler. Je l’ai donc dit à mes amis. Je ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais, mais je pensais qu’ils me feraient me sentir un peu mieux. Certains ont été parfaits, d’autres beaucoup moins. On m’a demandé moult fois quel genre je préférais, on m’a affirmé que je ne pouvais pas en être sûre parce que je n’avais jamais eu de relation sérieuse et que je finirai bien par choisir. On a conclu par un : "De toute façon, quand c’est comme ça, t’es plus une fille." Toutes ces remarques me touchaient profondément, mais je n’arrivais pas encore à identifier la biphobie.

La biphobie, c’était des tarés qui tuaient les gens qui n’étaient pas comme eux, ce n’était pas mes amis qui, pourtant, me faisaient du mal. Ce n’était pas mes amis qui ne voulaient pas comprendre qu’il n’y avait aucun doute, que cette double attirance faisait partie de moi, et qu’elle ne dépendait pas de mes relations passées ou à venir. Que c’était juste le terme qui venait verbaliser qui j’étais, pas qui me définissait en forçant le sens de mon identité.

Je pense qu’être bi est encore moins accepté qu’être gay. Les gens pensent encore dans un système binaire gay/hétéro, donc tout ce qui est en dehors leur paraît bizarre. J’entends souvent que les bisexuels sont des gays à moitié dans le placard ou des hétéros qui veulent se rendre intéressants. Qu’ils veulent coucher avec le plus de monde possible. Sans compter l’énorme manque de visibilité dans les médias et, de manière générale, le manque d’éducation aux questions LGBT+ dans la société. Beaucoup de gens pensent encore que les bisexuels n’existent pas.

Traduction : "Personne bi :
Personne hétéro : Mais qui tu préfères ?!! Tu dois bien avoir un préféré ?! Si tu avais un flingue sur la tempe, tu choisirais qui ?"

Un coming out très difficile

La conséquence, c’est que j’ai toujours peur du coming out, des potentielles blagues ou critiques – ou pire. Personne ne sait à part mes amis. Plus que tout, j’ai peur de ma famille. De toute ma famille. Des intolérants que je ne supporte pas, à cette tante que j’aime tellement et qui pourrait, éventuellement, ne pas me comprendre. Et j’ai peur pour ma mère. Ma mère qui soutient la tolérance et le mariage pour tous, mais qui a intégré tant d’idées archaïques. Ma mère qui n’a jamais considéré la bisexualité autrement que comme une lubie venant de hippies soixante-huitards. J’ai aussi peur de mes futurs partenaires, que je ne connais pas encore, et de toutes les réactions négatives qu’ils pourraient avoir. Il y a tellement de clichés sur les bisexuels, on dit qu’ils vont forcément tromper ou quitter un genre pour l’autre.

#stillbi #stillbisexual #bisexual #biphobia

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Traduction : "Je ne sors pas avec les filles bi.
– Eh bien, les filles bi ne sortent pas avec des connards, donc tu n’auras pas de problèmes."

Enfin, j’ai peur du monde, je me demande si j’y ai vraiment ma place. Cette peur plurielle sur plusieurs niveaux est angoissante, étouffante. Je n’en peux plus de l’invisibilité de ma sexualité dans les médias, de la biphobie – qu’elle vienne de l’hétéronormalité ou des milieux LGBT –, de ces clichés de plans à trois et de lesbienne qui ne s’assume pas. J’aimerais sortir de la binarité du genre et de la sexualité. J’aimerais pouvoir dire "je suis bisexuelle" en étant sûre que la personne en face sache que c’est une sexualité aussi valide que si j’avais dit "je suis lesbienne" ou "je suis hétérosexuelle". La bisexualité n’est pas une nuance de gris, c’est une couleur à part entière qui possède ses propres nuances.

L’année prochaine, je veux aller faire mes études dans une grande ville. Je compte sur l’anonymat et une plus grande diversité pour enfin me sentir plus libre d’être qui je suis. Cela me permettrait de militer un peu et de me déclarer publiquement à la fac et/ou au travail. De grandes avancées ! En revanche, je n’envisage toujours pas d’en parler à ma famille, je ne me sens pas prête. Je vois l’éloignement comme l’occasion de faire mon coming out sans risquer de les informer. On verra dans quelques années, peut-être quand j’aurai une relation sérieuse.

Propos recueillis par Mélissa Perraudeau

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