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Témoignage : comment je suis devenue une "sugar baby"

Publié le

par Konbini

Riley Keough dans The Girlfriend Experience © Kerry Hayes @http://www.allocine.fr/series/ficheserie-17661/photos/detail/?cmediafile=21409172

Parce qu’elle a lu des témoignages sur le sujet qui ne reflétaient pas son expérience, cette lectrice a souhaité nous raconter comment – et pourquoi – elle est devenue une "sugar baby".

Riley Keough dans la série <em>The Girlfriend Experience</em>. (© Kerry Hayes)

J’ai toujours été très attirée par la danse classique. À l’âge de 5 ans, alors que les filles de mon âge passaient le plus clair de leur temps devant les films de Disney, moi c’est devant les ballets que je passais le mien. Casse-noisette m’a motivée à commencer la danse classique, puis quatorze ans de pratique m’ont permis de me faire une réputation dans ce milieu plutôt fermé. Après deux titres internationaux au niveau junior, j’étais déterminée à faire de ma passion mon métier. Née en Grèce, j’ai finalement pu devenir professeur de danse classique et danseuse professionnelle à Paris.

Des envies sexuelles, mais peu de temps

Je me suis donc retrouvée, à l’âge de 25 ans, dans un pays qui n’était pas le mien, contrainte par un emploi du temps qui ne laissait pas beaucoup de place aux sorties ni, par conséquent, à quelque forme d’érotisme que ce soit. Entre les répétitions, les représentations, les cours de danse et les rencontres avec les parents de mes élèves, je suis vite entrée dans une routine "métro-danse-pansements-dodo". Mais comme chaque problème a sa solution, je me suis inscrite sur plusieurs sites de rencontre avec des critères assez simples et une description de profil très directe :

"Je recherche un homme, pas un garçon. J’entends par là une personne qui sait ce qu’elle veut, qui sait me traiter comme une femme et qui, par-dessus tout, respecte la personne que je suis. En d’autres mots, qui accepte le fait que la danse passera toujours avant elle. Inconditionnellement."

J’ai vite constaté que malgré ma présence sur différents sites, les hommes se divisaient toujours en deux catégories à mes yeux : ceux qui voulaient juste coucher avec moi une nuit, et ceux qui voulaient une vraie relation, et donc qui demanderaient plus de temps libre que je n’en avais. Je cherchais quant à moi une relation qui me permettrait de concilier mon emploi du temps chargé avec le confort d’une relation "amoureuse". Que ce soit clair, trouver l’amour n’était pas mon but : je voulais quelqu’un qui ne serait pas un obstacle à ma carrière, sans pour autant omettre la partie sexuelle d’une relation. J’en avais besoin.

La découverte des "sugar daddies"

C’est lors d’une soirée plutôt bien arrosée avec quelques-unes de mon peu d’amies que j’ai finalement décidé de changer radicalement ma méthode de recherche. Nous avons évoqué le désert dans ma vie amoureuse, causant par là même la sécheresse de mes draps. En entendant qu’il me fallait quelqu’un qui accepte mon emploi du temps tout en sachant prendre soin de moi, l’une d’entre elles s’est exclamée : "En fait, c’est un sugar daddy qu’il te faut !" Sans le savoir, elle avait mis le doigt sur mes besoins – soit une relation suivie, sexuelle mais pas uniquement, avec quelqu’un de dévoué mais pas envahissant –, à moi de trouver un homme qui ferait de même.

Quitte à perdre mon temps libre, j’ai donc décidé de faire avancer la science et de me forger ma propre expérience sur le sujet des sugar daddies. Je me suis donc inscrite sur un site spécialisé, et après avoir posté quelques photos et une description de profil, j’ai pu lire les messages que ces messieurs s’étaient empressés de m’écrire. C’est avec surprise que j’ai vu quelques grands-pères espérant trouver une façon de me monnayer. Moi, je voulais quelqu’un qui m’attirait, il ne s’agissait pas de prostitution. J’ai donc sélectionné un homme qui me plaisait en fonction des conversations que nous avions eues, et qui était sur Paris pour un voyage d’affaires. J’avoue qu’avant notre premier rendez-vous, je me sentais très nerveuse. Parce qu’en plus du stress lié à une première rencontre, j’avais celui de rencontrer un sugar daddy.

Un premier rendez-vous étonnant

Nous nous sommes donné rendez-vous au bar de l’hôtel Hilton, à la Défense. Après quelques cocktails, il n’a pas été très difficile de me convaincre d’aller boire un verre dans sa chambre. Il n’arrêtait pas de me complimenter sur mon physique, tout en gardant une certaine classe. Il a fait le premier pas et, oui, on a couché ensemble. J’étais très satisfaite de cette première rencontre… jusqu’à ce qu’il se mette à pleurer. J’ai dû le consoler parce qu’il venait de tromper sa femme pour la première fois.

Le lendemain, il a insisté pour que l’on se retrouve dans un lieu public et a voulu acheter mon silence, alors que je n’avais pas la moindre intention de le briser. Il m’a donné 3 000 euros pour que je ne révèle pas son identité. (Était-il connu ? Aucune idée.) Après cela, j’ai pu constater que son profil n’était plus sur le site. Cette première rencontre m’avait laissé un goût un peu amer, mais j’ai décidé de renouveler l’expérience. Car au niveau des bénéfices, le principe du "sugar daddying" me convenait.

Les "termes" d’un point de vue monétaire dépendaient des hommes. Souvent, ils n’étaient pas fixés à l’avance. Cela restait donc un bénéfice périphérique à la relation. Je rencontrais des personnes qui me plaisaient la plupart du temps, et si les rendez-vous me décevaient, je ne revoyais plus les hommes concernés.

Être sugar baby, entre prostituée et psy

Mais la réalité du concept m’a vite déplu. Je me suis rendu compte qu’il y avait un parallèle déplaisant entre ma carrière dans le milieu de la danse classique et le fait d’être une sugar baby. Dans la danse, nous devons suivre des règles strictes indirectement fixées par le public car, à la fin, ce qui compte, c’est d’avoir plu. Être une sugar baby, c’était un peu la même chose. On se force à agir de la façon dont on anticipe les besoins de nos partenaires. À vrai dire, mes expériences ont vite réduit mon corps à une marchandise qui avait l’air de ne pas trop mal se monnayer. On me proposait 200 euros pour la soirée, 1 000 pour la nuit, puis 3 000. Jusqu’où aurais-je pu aller ?

Être une sugar baby, c’est en fait à mi-chemin entre être prostituée et être psy. Tu as rendez-vous avec des gens en souffrance morale et tu leur trouves un remède sexuel. Au niveau financier, tu fixes tes honoraires pour être complice d’un adultère. Et à la fin d’une séance, on prend tous un poids sur la conscience. Après chaque rencontre, je voyais bien que les hommes que je quittais étaient conscients du fait que ce qu’ils venaient de faire n’était pas bien. Pour beaucoup, c’était parce qu’ils venaient de tromper leur femme. Je pense d’ailleurs que le fait d’être une personne avec qui ils pouvaient parler sans être jugés m’a donné une place spéciale dans leur esprit. Je suis détentrice de beaucoup de secrets qui pourraient avoir de sacrées conséquences sur leur vie s’ils venaient à être révélés.

Une relation pour le plaisir

Après cette expérience, je ne sais pas si je serai un jour capable d’entretenir un mariage sain. Mais ces rendez-vous ont prouvé que le sugar daddying n’était pas ce que je recherchais, du moins pas avec les hommes que je rencontrais. J’ai donc tout arrêté au bout de six mois environ. Contrairement à ce que je croyais, ce n’était pourtant pas la fin de l’expérience. Le père de l’une de mes élèves, un divorcé plutôt charmant d’une cinquantaine d’années, venait souvent voir sa fille durant mes cours de danse. Nous avons commencé à discuter. Ses avances étaient subtiles, un peu lourdes par moments, mais finalement plutôt flatteuses. Le jour où il m’a demandé mon numéro, je n’ai pas hésité à le lui donner.

C’est par texto qu’il m’a avoué m’avoir trouvée sur un site de sugar babies, sans quoi il ne m’aurait jamais fait d’avances. Je me suis au début sentie très mal à l’aise. Puis je me suis dit qu’après tout, lui aussi y ayant son profil, à quoi bon se sentir honteuse ? La suite de cette histoire est une relation plutôt normale entre un sugar daddy et sa sugar baby. En d’autres mots, une relation certes basée sur le sexe, mais dans laquelle le mot "relation" compte autant que le mot "sexe".

Ce n’est pas de la prostitution, il n’y a pas de paiement à l’heure. Mais il m’emmène dans des endroits que je ne pourrais pas me payer autrement, et me couvre de cadeaux. Rien n’est cependant défini, c’est principalement pour mon plaisir. Les témoignages de sugar babies que j’ai pu lire jusqu’à présent me semblaient bien plus proches de la prostitution, de l’escorting, mais ce n’est pas mon cas. Je décide autant des modalités de la relation que l’homme que je fréquente, et mon plaisir n’est pas inférieur au sien. Je n’ai aucune obligation, pas plus que lui.

Après quelques recherches, j’ai cependant compris l’amalgame qui est souvent fait entre l’escort et la sugar baby. Certains sites de "sugar dating" faisant en réalité de l’escorting, je leur ai donc préféré des plateformes me semblant plus fiables, comme Arrangement ou SugarDaters. Je pense continuer avec mon sugar daddy tant que notre routine fonctionne. Mais je suis consciente que ce n’est pas l’homme de ma vie. Je veux avoir des enfants dans le futur, et ce n’est pas un sugar daddy qui les élèvera. On verra bien le moment venu ! En attendant, je continue sans trop en parler autour de moi – une seule amie est au courant de ce que je fais, et respecte mes choix. D’autant plus qu’en devenant sugar baby, j’ai trouvé ce qui manquait à ma vie.

Propos recueillis par Mélissa Perraudeau

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