© Harry Potter

Sur Internet, le "Voldemorting" ou l’art de camoufler certains mots

Échapper aux algorithmes, mode d’emploi.

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Le magazine américain Wired, référence parmi les références de la presse tech, vient d’embaucher une linguiste "en résidence" (on ne sait pas trop ce que ça veut dire mais ça fait classe), Gretchen McCulloch, spécialisée dans les phénomènes linguistiques dont Internet regorge.

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Sa première contribution explore la notion de "Voldemorting", néologisme bâti à partir du nom maudit du plus méchant des sorciers de la galaxie, Voldemort. D’ailleurs, nous n’aurions pas dû écrire son nom. Déso, déso. Si nous avions été précautionneux, nous aurions opté pour la formule "Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom" ou, plus court, "Tu-Sais-Qui", pour ne pas s’attirer malheurs et mauvaises ondes.

Le "Voldmorting" a été théorisé pour la première fois en juin dernier par Emily Van Der Nagel, docteure dans le domaine des médias et de la communication, et spécialisée en "social media pseudonymity", autrement dit l’art de camoufler son identité sur les réseaux sociaux. Tel qu’elle le définit dans une récente publication, le "Voldmorting" consiste à "éviter de mentionner des mots ou des noms pour éviter des rapprochements contraints".

L’article de Wired nous fournit plusieurs exemples concrets. Les anti-Trump, qui ne manquent pas, l’affublent parfois du quolibet "The Cheeto" pour le designer (mais, paraît-il, il y en a beaucoup, beaucoup d’autres). La communauté du réseau social Mastodon — l’alternative à Twitter — appelle son concurrent "birdsite" (le site de l’oiseau). De manière générale, ce travestissement peut se faire avec des noms de stars, de marques ou des mots-clés saillants.

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La raison ? Passer inaperçu. Échapper aux mailles des algorithmes à qui rien n’échappe, sauf les détournements, comme ces mots voldemorisés. Sur Twitter, un mot-clé ou une mention peuvent en effet vous attirer des messages ou des followers indésirables. Sur un forum public si, par exemple, vous vous plaignez d’une marque, ses chargés de réseaux sociaux peuvent se joindre à la discussion alors que vous n’en avez pas envie. En bref, le "Voldmorting" est le contraire du SEO (chercher à se référencer sur les moteurs de recherche).

Faire preuve de créativité et d’ingéniosité langagières n’est ni nouveau, ni lié à Internet. Ces déformations essaiment dans les œuvres littéraires et dans le langage en général. Mais (1) le concept de "Voldmorting" est tellement stylé qu’on voulait en parler et (2) l’auteure en déduit quand même une conséquence sociologique intéressante :

"Ces jeux de mots peuvent restaurer, dans un certain sens, la communauté locale, par le simple fait de partager ses doléances uniquement avec l’audience concernée."

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Enfin, sachez que le "Voldmorting" n’est pas le seul stratagème utilisé. La créatrice du concept, citée plus haut, Emily Van Der Nagel, cite LA seconde autre ruse de camouflage sur les réseaux sociaux : les tout-puissants screenshots, dont le contenu textuel n’est, pour le moment, pas encore analysé par les IA.

Par Pierre Schneidermann, publié le 10/10/2018

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