La SNCF propose à des artistes de payer pour revaloriser son patrimoine

Comment valoriser par la pratique artistique 16 lieux qui tombent en ruine, sans débourser un euro ? La SNCF a trouvé la solution.

En fait, les artistes n'ont pas attendu un appel à projets pour s'approprier le patrimoine de la SNCF (Crédits image : Jason Taellious)

En fait, les artistes n'ont pas attendu un appel à projets pour s'approprier le patrimoine de la SNCF (Crédits image : Jason Taellious)

"Une opportunité unique de s'approprier des lieux d'exception". Voilà comment le service com de la SNCF décrivait un nouveau concours, plus précisément nommé Appel à Manifestation d'Intérêt (AMI, oui oui), lancé le 5 mai. Le principe est simple : la branche immobilier de l'empire du rail français a lancé un appel à projet afin de mettre en valeur son patrimoine désaffecté. "Halle marchandise, château d'eau, jardin, arches, viaducs...", c'est tout un capital que la branche "vieilles pierres" de la SNCF souhaite réhabiliter en "site artistique temporaire". Pour cela, la société fait appel aux talents les plus divers afin que 16 sites de France métropolitaine soient l'objet de rivalités artistiques productives. D'ailleurs, nous vous parlions de cette initiative voilà deux semaines, en des termes plutôt flatteurs.

À voir aussi sur Konbini :

Pour voir les vidéos Konbini, merci de désactiver AdBlock.

Seulement voilà : artistes de tous poils, ne comptez pas trop sur la SNCF pour vous aider à financer votre projet : la société des chemins de fer veut profiter de votre ingéniosité et de vos aptitudes, ça ne fait aucun doute, mais cela sans dépenser le moindre centime. Elle n'en fait aucun mystère : dans le cahier des charges de cet appel à projets, on peut lire en toutes lettres "les équipes retenues faisant leur affaire personnelle des dépenses de toute nature nécessaires à la réalisation de leur projet".

À lire également -> Reportage : la victoire de Monsieur Chat face à la RATP

Un doute ? C'est encore plus clair dans la FAQ du site :

Publicité

Si votre projet est lauréat, vous devrez financer sa réalisation. De plus, en cas d'activité commerciale vous devrez verser à SNCF une redevance calculée sur le chiffre d’affaire.

Ainsi, comme l'énumère Actualitté, la SNCF ne veut ni plus ni moins que le beurre, l'argent du beurre, et celui du labeur : elle propose d'utiliser le talent de certains afin qu'ils réhabilitent des lieux actuellement inexploitables ; que ces derniers renoncent à leurs droits d'auteur à titre gratuit "alors que c'est interdit par le code de la propriété intellectuelle" ; qu'en sus, ils payent une redevance pour l'occupation des lieux ; et pour finir que la SNCF utilise ces œuvres à des fins de communication sans s'être donné la peine de débourser un kopeck.

"Ce n'est pas une boîte à cash"

Pourtant, l'initiative fait l'admiration du Ministère de la Culture, qui relaye l'information en appuyant sur l'aspect "exceptionnel" des sites, la "source d'inspiration inépuisable" autour de la thématique "Mieux vivre ensemble"... mais en omettant de rappeler que celui qui finance, c'est vous. Au cas où vous n'êtes pas sûr d'avoir compris, dans les Inrocks, Caroline de Jessey de SNCF Immobilier l'explique clairement :

Publicité

Nous mettons à disposition les lieux. Mais il faut que les projets soient de qualité et qu'ils soient faisables financièrement. Après, libre à chacun de faire connaître son projet et de faire appel à des mécènes. Ce n'est pas une boîte à cash. C'est de l'expérimentation avant tout.

Bref, un "démerdez-vous" qu'un paquet de gens considère comme plutôt insultant : une pétition qui a pour l'instant récolté plus de 4 500 signatures a été lancée en ligne pour dénoncer ce mépris du statut d'artiste et du droit d'auteur. Hedden Bebbouche, à l'origine de la grogne avec "un collectif d'artistes" s'exprime on ne peut plus clairement auprès de StreetPress :

En gros, c’est à l’artiste de s’endetter et sortir de sa poche pour revaloriser le patrimoine de la SNCF !

Pour l'exemple

La pétition est une chose, mais l'affaire pourrait aller plus loin encore : plusieurs syndicats d'artistes (au pied de cet article) menacent de porter plainte contre la SNCF. Contactée par StreetPress, Katherine Louineau du syndicat des plasticiens CAAP menace de mener une action en justice, affirmant qu'il "pourrait y avoir matière à les attaquer" et qu'ils "serviraient d'exemple".

Eh oui, la SNCF est loin d'être la première entreprise à agiter "l'appel à projets" pour mettre en concurrence les talents gratuits des artistes ou des créatifs. Pour la gloire !

Par Théo Chapuis, publié le 26/05/2015

Copié

Pour vous :