AccueilÉDITO

Les stagiaires, ces raclures

Publié le

par Théo Chapuis

Un article volontairement piquant de Madame Figaro sur les stagiaires et la génération Y fait bien des remous sur le web. Sous couvert de l'humour, peut-on se targuer de journalisme pour autant ? Vous avez quatre heures. Mais lisez cet article avant.

L'image d'illustration de l'article : cet enfant gâté de Jesse Eisenberg dans "The Social Network" (Capture Madame Figaro)

Dans son trépidant métier, le journaliste doit posséder quelques qualités. L'une des principales d'entre elles est d'avoir du flair. Il faut reconnaître qu'en publiant dans les colonnes de Madame Figaro un article intitulé "Le stagiaire roi : ce monstre de la génération Y" ce jeudi 2 avril, la journaliste Marion Galy-Ramounot a fait preuve d'un sacré pif : à l'heure où j'écris ces lignes, le papier cumule 14 000 partages Facebook et 2000 partages Twitter, prenant logiquement la tête des articles les plus partagés du moment (de toujours ?) sur la plateforme web du magazine féminin du groupe Dassault.

Mais si l'article est aussi partagé, c'est surtout parce que tout le monde ne goûte pas les vertus de sa plume : ici, le stagiaire de la mythique "génération Y" y est dépeint en parfait petit con, porteur de tous les maux que les comiques de stand-up peu inspirés attribuent aux vingtenaires : "Il est insolent, méprisant, familier, insubordonné, blasé", affirme sans autre forme de procès l'auteur de cet article qui se veut rigolo.

Sauf que le rire est un art, remercions Marion Galy-Ramounot de nous le rappeler, elle qui tente en vain le comique de situation en milieu professionnel avec des images comme celle d'Henri, "qui alerte les RH quand on lui demande de faire une photocopie", ou Agathe "qui ricane bruyamment quand son tuteur lui dit qu’il est sur « un stram gram »". Alors on rigole, on rigole, mais on rigole sé-rieu-s'ment : l'article s'appuie sur des témoignages solides – avec le flair, un autre des piliers du journalisme ; elle n'hésite pas à évoquer "les centaines de témoignages de (sur)vie avec un stagiaire malotru que nous avons reçus" qui en sont "la preuve". Mmm.

Madame Figaro est désolé

Pour dissiper les doutes, dans la journée de vendredi, l'article s'accompagnait d'une note explicative dans laquelle était nichée un mea culpa :

Le ton de l’article se voulait décalé, humoristique, et caricatural sur le personnage en question. Certains ne l’ont pas compris en ce sens, et nous l’avons entendu. Notre but n’était pas de blesser les stagiaires dont la situation est précaire : ils sont nombreux, nous en sommes conscients et puisque certains d’entre eux ont été blessés, nous en sommes désolés.

Trop tard : l'article fait très vite polémique. Chez Libération, par exemple, qui se fâche tout rouge et fait mine de ne pas saisir l'humour. Le quotidien prend les mots de l'article au pied de la lettre, de l'entame du papier volontairement méprisante aux moqueries maladroites de "l'accent provincial", admirablement croqué "avec un ironique "parce que mon copaing a déjà posé ses jours, aloreu bon…".

Les Inrocks sarcastiques

De leur côté, d'autres publications comme Les Inrocks et Topito décident d'en rajouter une couche dans le cynisme. Tout d'abord, l'hebdo culturel applaudit "le courage de dénoncer un des maux qui gangrènent notre société et font de notre pays un cauchemar, un mal rampant qui ne dit pas son nom mais qui opère aujourd’hui une emprise démoniaque sur le monde de l’entreprise : le stagiaire". Un sarcasme ? Où  ça ?

De son côté, le site de classements rigolos établit un "top 15 des signes que votre stagiaire roi prend un peu trop ses aises (et qu'il va falloir le recadrer fissa)". Comme d'habitude, on se régale :

Pauvre France. (Capture d'écran : Topito)

Génération Précaire "révolté"

En fait, de Twitter à l'excellent Tumblr créé pour l'occasion "Stagiaire roi", on préfère toujours rire que pleurer d'une mauvaise blague. Sauf du côté du collectif Génération Précaire, qui défend les conditions de travail des stagiaires (et qu'on avait questionné à plusieurs reprises).

Interviewée par Metro News, pour l'une de leurs porte-paroles, ça ne passe pas. Mais alors pas du tout :

Nous sommes atterrés et révoltés de voir ce genre d'articles. De notre côté, nous recevons des milliers de témoignages sur des stages 'machine à café' - que Madame Figaro a l'air de regretter - ou sur des emplois déguisés. Cet article n'est vraiment pas honnête intellectuellement.

Contacté par le même journal, la rédactrice en chef de Madame Figaro, Cécilia Gabizon, défend l’article, le décrivant comme un "papier d’humeur" rédigé pour "caricaturer ce personnage du "stagiaire roi" et qui ne visait pas les "stagiaires en général".

Elle poursuit :

Ça peut paraître un peu passéiste, mais la journaliste qui a écrit ça a moins de trente ans. Et elle a joué sur une caricature de nous-mêmes, au Figaro ! Par exemple, Henri, qui est cité dans l'article, est un de nos stagiaires. Il s'est reconnu dans la description et en a plaisanté avec nous.

Ah, sacré Henri, va.

Tout semble donc résolu pour le mieux, Cécilia Gabizon rappelant la ligne éditoriale potache qui a fait la légende de Madame Figaro. Sauf qu'un nuage noir décide d'obscurcir le ciel bleu (moi aussi je peux faire des images) : Julien Pouget. Qui ça ? L'unique intervenant nommé intégralement de l'article de Marion Galy-Ramounot.

Dans son papier, la journaliste "Culture & People" le cite en tant que "spécialiste du management et des ressources humaines, « Y-ologue » autoproclamé". Effectivement, M. Pouget fait du consulting et des conférences sur le thème du management intergénérationnel avec son entreprise "JP & associés".

Dans l'article de la grande reporter, les seules citations qui lui sont attribuées sont tournées en dérision car jugées complaisantes : Julien Pouget a le culot de "[saluer] bizarrement l’attitude de cette jeune génération Y au travail, qu’il qualifie volontiers de « libre et rafraîchissante »"... ce à quoi la journaliste "de moins de trente ans" (stylée la patronne) réplique :

On vous voit d’ici ronchonner devant votre PC (avec unité centrale) : « D’accord pour l’attitude "libre et rafraîchissante", mais pas au point d’être sans-gêne et grossière, nom de Zeus ! »

Qu'elle est triste, notre époque, où l'on ne peut même plus se moquer des jeunes en contrats sur-précaires et sans le moindre espoir d'emploi fixe sans se faire emmerder – ni faire croire qu'à part Emmett Brown, des gens sortent vraiment "nom de Zeus !" en guise d'exclamation.

Julien Pouget "trahi"

Mais revenons à notre Julien Pouget, qui s'est "étranglé" et a ressenti "une profonde trahison" en lisant l’article consacré au stagiaire roi, évidemment très remonté dans son blog. Là où ça coince ? L'auteur de Intégrer et manager la génération Y se désolidarise totalement de cet article qu'il juge "en opposition totale avec [ses] idées" dans un post de blog sans pitié publié dès le 2 avril. Contacté par nos soins, il n'a pas souhaité donner suite à nos requêtes.

Peu importe : son billet, hyper salé, n'y va pas par quatre chemins :

De notre échange d’environ 1 heure, la journaliste retient une expression : « libre et rafraichissante » et une citation d’Oscar Wilde. Le tout noyé dans un délire qui présente le stagiaire comme un enfant gâté capricieux. Inutile de le préciser, cette présentation est en opposition totale avec mes idées. Mon blog parle pour moi.

Et d'empiler les exemples de billets en faveur de la difficile condition de stagiaire, qu'il connaît bien d'ailleurs l'auteur "ayant été stagiaire à 300 euros par mois" lui-même. Dans sa version des faits (qu'il nomme "making-of"), il regrette que d'un échange avec la journaliste "d'environ 1 heure", elle ait seulement retenu "une expression : « libre et rafraichissante » et une citation d’Oscar Wilde. Le tout noyé dans un délire qui présente le stagiaire comme un enfant gâté capricieux". Pan.

Bouge pas, c'est pas fini :

En privé, la journaliste m’envoie des messages pour me dire que c’était à prendre au second degré sur le ton de l’humour. J’ai immédiatement répondu disant que cela ne me faisait pas rire et en demandant à la journaliste de retirer mon nom de cet article. Cette dernière à refusé, arguant du fait que ce n’était pas dans ses habitudes (on rêve…).

Décidément, la plume de Marion Galy-Ramounot en prend pour son grade. Ultime humiliation : des internautes ont découvert qu'une bonne partie du papier avait été repris... d'un autre article co-signé par la même journaliste et intitulé "Petit traité du stagiaire et de son boss à l'usage des honnêtes gens".

L'article était sorti à l'occasion du film "Les Stagiaires"... et co-signé par la même journaliste (Capture d'écran Madame Figaro)

Récapitulons

Moquer le contrat de travail le plus précaire de tous, déclencher une vague de réactions passionnées sur les réseaux sociaux, inviter le sujet dans les colonnes d'autres journaux, récolter les pires anecdotes de stages afin de pointer du doigt la grande méchante "génération Y", indigner le seul intervenant de l'article au point qu'il écrive un billet outré sur son blog, recopier quelques vannes d'inspiration Jean Roucas sur les stagiaires d'un article écrit il y a deux ans...

Conséquence : l'opinion s'écharpe pour savoir si c'est un scandale (ou pas) et l'article est très lu, récoltant un grand succès en terme de partages.

Y a pas à dire, ça c'est du bon boulot de presse.

Pendant ce temps, on vous proposait le décryptage du fameux pot de départ du stagiaire. Avec un humour bien gras.

À voir aussi sur konbini :