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Spirou : comment parler aux plus jeunes du massacre à Charlie ?

Spirou, journal de bande dessinée jeunesse par excellence, s'est exceptionnellement emparé du massacre de Charlie Hebdo pour un hors-série hommage. On a demandé à la rédaction du journal comment parler aux plus jeunes de sujets aussi sensibles.

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"Je suis Charlie" en couverture d'un hors-série diffusé dès ce vendredi 16 janvier 2015 (Crédits image : Yoann/Dupuis)

À part le fait qu'ils soient tous deux des hebdomadaires laissant une large place aux dessins et à la bande dessinée, Charlie Hebdo et Spirou ont peu de choses en commun. L'un a une portée sociale et politique, l'autre est destiné aux enfants et adolescents (d'âge comme de cœur) avec dans son histoire des valeurs chrétiennes comme la morale et l'éducation – héritées de la famille Dupuis à la création du Journal de Spirou en 1938.

Pourtant, ce n'est pas parce qu'on est une publication familiale, fortement éloignée des sujets de société et de la politique, que l'attaque à Charlie n'a pas ébranlé les fondements de la rédaction de Marcinelle.

Ce vendredi paraît un numéro hors-série du journal de Spirou, édition spéciale. En une, on y découvre le groom le plus célèbre de la planète, l'air déterminé, proclamer, lui aussi, "Je Suis Charlie". Comment un hebdo familial, destiné à un public jeunesse, fait-il pour rendre hommage aux disparus de l'attentat de la rue Richard Lenoir ?

(Crédits image : Tome & Janry/Dupuis)

Le Petit Spirou, même pas peur (Crédits image : Tome & Janry/Dupuis)

Florence Mixhel, secrétaire de rédaction à Spirou, explique que d'emblée, l'engagement derrière le soutien à Charlie et à la liberté d'expression s'est fait nécessaire outre-Quiévrain :

À la rédac, on a ressenti les choses fortement, on s'est senti chamboulés. Passé l'émotion, on a tous eu envie de réagir, tant en signe de soutien aux familles qu'à la liberté d'expression, même si nos deux parutions sont très différentes. De là est née l'idée d'un numéro spécial.

Et de là tout commence. Dès la soirée du mercredi 7 janvier, branle-bas de combat dans les locaux de Marcinelle : l'équipe du journal contacte tous les auteurs de Spirou (et plus largement des éditions Dupuis) pour leur demander une contribution à la hauteur de leur émotion.

(Crédits image : Félix Meynet/Dupuis)

Le Marsupilami a ses techniques bien à lui pour se battre contre la bêtise (Crédits image : Félix Meynet/Dupuis)

Une planche, quelques cases ou un crobard pour les dessinateurs ; un récit pour les scénaristes. Florence l'affirme, c'est tout de suite un succès et le journal reçoit près de 300 dessins : "Stuf, coloriste du Petit Spirou et dessinateur de la bédé Passe Moi l'Ciel, a été le premier à réagir. Puis les auteurs ont envoyé un ou plusieurs dessins, en étalant parfois sur plusieurs jours."

C'est peu dire que la communauté des dessinateurs de bandes dessinées se sont sentis meurtris après le tragique événement. France, Belgique : mêmes blessures. Avant même que les mails de demandes de dessins ne partent de la rédac' de Marcinelle, certains d'entre eux avaient déjà envoyé spontanément leur réaction en dessin.

Quoi de plus naturel, donc, qu'ils aient d'abord réagi à chaud, parfois de manière un peu maladroite, avant de se remettre sur l'atelier à dessin pour produire le meilleur d'eux-mêmes une fois l'émotion passée :

Bannister, pour commencer, nous avait très vite envoyé le dessin d'un poing levé. Mais on en avait vu plein sur Internet déjà. Finalement, quelques jours plus tard il nous a fait parvenir un dessin davantage en lien avec l'univers bédé : une maison comme dans Astérix avec des remparts en crayons, avec une petite madame expliquant "Et ici, les restes de l'enceinte du village gaulois qui résista aux menaces et à la terreur"...

(Crédits image : Nicolas Bannister/Dupuis)

"Je suis Charlix" (Crédits image : Nicolas Bannister/Dupuis)

Même s'il ne s'agit que de "petits Mickeys" ou de "gros nez" – appelez ça comme vous voulez –, récolter et mettre en pages la somme du travail de 150 auteurs dans un timing aussi court relevait du challenge pour l'équipe de rédaction du journal de Spirou.

Dans une interview pour la chaîne belge RTBF, Florence explique que si un numéro est prêt deux mois à l'avance, celui-ci devait être bouclé en quatre petits jours. Défi relevé :

On a contacté les auteurs le mercredi soir et le bouclage devait se faire dimanche soir. D'habitude on a davantage de temps, on ne travaille pas le weekend. Là, il a fallu être au bureau tout le weekend et jusqu'à lundi 22h30. Mais peu importe : "J'ai besoin d'être là", m'a dit une correctrice à qui j'ai demandé de venir travailler le weekend. C'est un sentiment partagé par la rédaction, mais aussi plein de gens chez Dupuis.

(Crédits image : Guillaume Decaux)

Spirou est un journal jeunesse, mais l'humour peut y être grinçant (Crédits image : Guillaume Decaux)

"Un moyen d'aborder le sujet en famille"

C'est d'ailleurs la "première fois dans l'histoire du journal" que Spirou se saisit de l'actualité, "en tout cas aussi vite" poursuit Florence : "quand un auteur décède, il y avait toujours une sorte d'hommage, mais ça paraissait beaucoup plus tard. Là, on a fait le choix d'un hors-série dédié, il ne fait pas partie de l'offre qu'on propose aux abonnés. C'est au choix des lecteurs de l'acheter ou pas".

Mais lorsqu'on travaille au sein d'un journal "tout public", comment parler de thèmes aussi graves qu'un massacre et la liberté d'expression bafouée ? En exprimant la tristesse, la douleur, la détermination, bref, en en parlant, mais toujours avec le ton Spirou – même s'il restera à jamais un numéro forcément spécial. Florence explique :

Ce numéro ne va pas être lu par les plus petits. Ce sera plutôt un moyen d'aborder le sujet en famille. Dans le numéro, il y a une planche de Julien Neel avec une petite fille qui prétend que le Père Noël n'existe pas, en soit un parallèle à la liberté d'expression [planche reproduite en fin d'article, ndlr].

Cela permet de lancer la discussion chez soi, de faire se poser ces questions aux enfants : est-ce qu'on peut tout dire ? Est-ce que si je dessine je vais me faire tuer ?

Joan et sa Petite Lucie, Willy Lambil et les Tuniques Bleues, Tome & Janry et leur Petit Spirou, Marc Hardy et Pierre Tombal, mais aussi Isa, Arthur de Pins, Stédo, Bruno Gazzotti, Lewis Trondheim... 150 auteurs ont répondu à l'appel pour exprimer leurs sentiments, mais aussi pour parler de liberté d'expression aux plus jeunes. Expliquer l'importance d'un tel concept en le mettant à leur portée.

(Crédits image : Willy Lambil/Dupuis)

Chesterfield et Blutch, les Tuniques Bleues, inconsolables (Crédits image : Willy Lambil/Dupuis)

Pas de caricature de Mahomet

On s'en doute, et Florence Mixhel l'atteste, le journal des éditions Dupuis s'est prémuni de dessins "trop violents, trop sanglants", fidèle, tout de même, à sa ligne de conduite et à sa déontologie : "On soutient Charlie Hebdo mais on n'est pas Charlie Hebdo. Par exemple on a reçu des caricatures de Mahomet, mais on ne les reproduit pas."

Ce matin, dès son premier jour de parution, le hors série "Je suis Charlie" du journal de Spirou était épuisé au bout d'une heure en Belgique. Tiré originellement à 57 000 exemplaires, Dupuis a décidé d'en réimprimer 120 000 de plus. "D'habitude, une édition normale du journal tire à 95 000, 100 000 exemplaires", nous informe Florence.

Victime du succès de son édition en soutien à Charlie, le journal de bandes dessinées créé en 1938 mérite plus que jamais sa devise : "Spirou, ami, partout, toujours".

Peut-on se faire tabasser pour avoir prétendu que "Le Père Noël, il existe pas" ? Une chouette façon d'aborder le massacre à Charlie avec des enfants (Crédits image : Julien Neel/Dupuis)

Peut-on se faire tabasser pour avoir prétendu que "Le Père Noël, il existe pas" ? Une chouette façon d'aborder le massacre à Charlie avec des enfants (Crédits image : Julien Neel/Dupuis)

Par Théo Chapuis, publié le 16/01/2015