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Non, la science n'a pas découvert un "gène de l'homosexualité"

Publié le

par Thibault Prévost

Une étude californienne présentée vendredi révèle que l'homosexualité serait liée à des changements génétiques. Pas si simple.

L'épigénétique est un appeau à trolls. Il y a quelques semaines, nous relayions une enquête aussi remarquable que sujette à controverse qui, grâce à l'étude du génome de rescapés de la Shoah, mettait enfin un terme au débat sur l'existence de l'épigénétique. Oui, l'environnement dans lequel évolue un individu altère son patrimoine génétique (sans toucher à sa séquence d'ADN), et certaines de ces altérations (ici, celle engendrée par le traumatisme des camps de concentration) se retrouvent chez sa progéniture.

Tant pis pour la croyance, communément admise chez les généticiens, selon laquelle la composition de notre génome est parfaitement immuable. Tant mieux pour la génétique, qui voit s'ouvrir un nouveau champ de recherche sur l'origine des comportements humains et l'étendue du spectre du libre-arbitre. Et tant mieux, enfin, pour nos dévoués haters, toujours à l'affût d'un sujet controversé dans lequel planter mollement leurs crocs.

Vendredi dernier, le Telegraph présentait à ces derniers un mets de choix en rapportant une étude, menée par une équipe de chercheurs de l'université californienne UCLA, qui affirmait prédire l'orientation sexuelle mâle avec 70% de réussite en se basant sur l'épigénétique. Le «gène gay», vieux fantasme eugénique, aurait-il enfin été découvert ? Pour la presse anglo-saxonne (anglaise, tabloïd, américaine et même... gay), aucun doute, l'homosexualité était, à la lumière de cette découverte, une altération génétique. Parler de conclusion hâtive serait un euphémisme.

Questions de méthode

Comme le précise dans la foulée un article de The Atlantic, l'étude présente un certain nombre de failles, suffisantes pour faire bondir quelques sourcils. Tout d'abord, il s'agit de résultats présentés lors de la conférence de l'American Society of Human Genetics, repris par Nature News via le communiqué de presse publié par l'organisme. Des résultats non publiés, donc non soumis au peer review, l'évaluation par les pairs, passage obligé pour la validation de toute étude scientifique. Mais le véritable problème vient du protocole expérimental de Tuck Ngun et son équipe, joliment mis en infographie par le Telegraph, qui met réellement en doute la validité de l'étude.

Pour sa recherche, l'équipe de UCLA a sélectionné 37 paires de jumeaux mâles "discordants" – l'un homosexuel, l'autre hétérosexuel – et 10 paires de jumeaux mâles strictement homosexuels. Elle a ensuite étudié et analysé 140 000 régions dans le génome des sujets à la recherche de marqueurs de méthylation, "des Post-it chimiques qui indiquent où et quand sont activés les gènes", précise The Atlantic.Une fois en possession de ces données, un modèle de calcul est construit pour tenter de prédire l'orientation sexuelle d'un sujet en fonction de son génome.

Premier problème : ce modèle voit juste dans seulement 67% des cas, en sélectionnant à peine cinq méthylations. Second problème : les 94 sujets (un échantillon déjà très faible) ont été divisés en deux groupes, le premier servant à construire le modèle informatique et l'autre servant de cobaye, ce qui divise par deux le volume de données disponible.

Dernier problème, et peut-être le plus important : l'équipe de Tuck Ngun présente les résultats d'une seule version de son modèle... celle qui s'est révélée la plus précise sur le groupe test. En utilisant ces résultats pour optimiser la construction de son outil prédictif, elle brise une règle essentielle de méthodologie scientifique. Comme l'explique The Atlantic, "avec cette stratégie, il est possible d'obtenir des résultats positifs à la seule faveur du hasard", ce que l'on appelle un faux positif. Et de conclure :

Ce que l'on a, c'est une partie de pêche sous-équipée qui a utilisé de mauvaises statistiques et extrait des résultats qui pourraient être de faux positifs. Les marqueurs épigénétiques pourraient bien déterminer l'orientation sexuelle. Mais cette étude, malgré ses affirmations, ne le prouve pas et sa méthode n'aurait pas pu le prouver.

Si ces résultats apportent effectivement la preuve d'une relation entre homosexualité et facteurs environnementaux, elle est insuffisante pour prouver une éventuelle causalité. La découverte du "gène gay" attendra... une fois de plus.

Le "gène gay", une découverte potentiellement dangereuse

Cette étude, pas encore tuée dans l'œuf mais déjà salement embarquée, n'est autre que le dernier d'une immémoriale série d'échecs dans la recherche de l'hypothétique "gène gay", l'Arlésienne de la génétique. Des recherches des scientifiques nazis visant à "guérir" l'homosexualité à la découverte, en 1993, du gène Xq28, candidat sérieux au poste de "gène gay" (candidature renforcée en 2014 après une vaste étude), les mécanismes de la sexualité continuent de fasciner la science... et la société dans son ensemble.

Dans l'hypothèse où l'homosexualité était clairement identifiée comme le produit de l'altération d'un ou plusieurs gènes spécifiques, la découverte radicaliserait le débat déjà houleux sur les droits LGBT. Les partisans du "born this way" auraient certes enfin la preuve scientifique de leur argumentaire, selon lequel on naît homosexuel plutôt que de le devenir... mais le camp d'en face, qui considère l'homosexualité comme une déviance à bannir, éradiquer ou guérir, se verrait offrir un terrifiant manuel d'eugénisme pour tester, repérer et "traiter" l'homosexualité à la manière des maladies génétiques, probablement même – ayons l'esprit dystopique – avant la naissance, comme explique le New Scientist.

Des enjeux éthiques si importants que Tuck Ngun a "quitté le laboratoire la semaine dernière" et décidé d'abandonner ses recherches, rapporte enfin le journal, effrayé par le "potentiel d'utilisation abusive" de son étude. Lorsque l'on sait que 76 pays pénalisent encore le fait d'être homosexuel et que l'on a depuis longtemps les moyens techniques de farfouiller dans le génome humain – pourvu qu'on sache où chercher –, on se dit parfois qu'il vaudrait mieux ne jamais trouver de réponse biologique à la question de la diversité des orientations sexuelles.

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