Stephen Hawking : une merveilleuse histoire de notre temps

Formidable vulgarisateur, le physicien britannique aura résolu l’équation la plus difficile qui soit : unifier science et culture populaire.

Stephen Hawking en novembre 2017. (© Chris Williamson/Getty Images)

Stephen Hawking est mort le 14 mars 2018. Dans les labos d’outre-Atlantique, cette date ("3/14" selon la notation américaine) coïncide avec le jour de Pi (3,14…), le plus célèbre des symboles mathématiques. Si le physicien britannique, âgé de 76 ans, n’a pas (encore) autant marqué l’histoire des sciences que la fameuse constante, il n’en reste pas moins l’icône absolue de la science contemporaine, qui a suscité des millions de vocations de par le monde et intéressé, au moins une fois, la majorité d’entre nous à des travaux d’astrophysique théorique immensément complexes.

Oui, Stephen Hawking était probablement l’un des plus brillants esprits que notre époque ait connus. En près de cinquante ans de carrière, il aura réalisé, tout seul ou en compagnie de Roger Penrose, des percées gigantesque dans notre compréhension de l’Univers, prouvant notamment dans un célèbre théorème qu’en vertu de la théorie de la relativité d’Einstein l’espace et le temps ont comme origine le Big Bang et trouvent leur fin dans les trous noirs – un concept appelé "singularité", qui décrit un point théorique de densité infinie au cœur d'un trou noir.

Fasciné par ces monstres cosmiques à la force gravitationnelle si intense qu’elle avale jusqu’à la lumière, il s’aidera ensuite de la mécanique quantique pour théoriser en 1975 que, contrairement à l’idée reçue, ces avaleurs de mondes émettent un rayonnement – la "radiation de Hawking", qui reste encore aujourd’hui l’une des énigmes les plus passionnantes de l’astrophysique.

Titulaire de la chaire de mathématiques de Cambridge – un jour occupée par le titan Isaac Newton – entre 1979 et 2009, il consacrera le reste de sa carrière à recevoir des décorations et à questionner notre rapport au temps et à la matière, s’interrogeant tour à tour sur la possibilité d’univers parallèles et de voyages dans le temps, prenant position sur les questions d’intelligence artificielle et sur la nécessité de la colonisation spatiale tout en poursuivant inlassablement sa quête ultime : la Grande théorie unifiée, Graal de la science moderne qui permettrait de relier la relativité générale (qui gouverne l’infiniment grand) et la mécanique quantique (qui permet d’expliquer les interactions entre les particules). Voilà pour le CV.

Martyr et héros de la science

Car Stephen Hawking était bien plus que ça, à son corps défendant – il me pardonnera, j’en suis certain, le jeu de mots douteux. En 1962, à 21 ans, les médecins lui diagnostiquent une sclérose latérale amyothrophique, une terrible maladie dégénérative qui paralyse progressivement toutes les fonctions vitales. Il lui reste alors, en théorie, un ou deux ans à vivre.

Décennie après décennie, son état se dégrade mais il déjoue les pronostics, contribuant à façonner dans l’opinion publique cette image iconique de supériorité de l’esprit sur le corps qui contribuera en partie à sa "starification" médiatique. Lucide, il reconnaissait que sa célébrité était due, en partie, à son infirmité : "[Les gens] veulent un héros de la science, comme l’était Einstein. Je corresponds au stéréotype du génie handicapé dans le fait que je suis clairement handicapé", avait-il fait savoir.

Plus qu’aucune autre figure contemporaine, Hawking est l’incarnation même de l’intellect, prisonnier d’une relation symbiotique avec la machine qui le maintient en vie et lui permettait de communiquer de cette voix métallique fascinante et dérangeante à la fois avec laquelle il exprimait à longueur d’interview son sens de l’humour fulgurant.

Hawking n’était pas qu’un grand esprit ou un grand astrophysicien : pour l’opinion publique, il n’était que pur esprit, spécimen unique d’homo sapiens devenu cyborg par nécessité vitale et qui devait donc, nécessairement, être intellectuellement supérieur à ses contemporains libres de leurs mouvements. Comme si, quelque part, les forces de l’Univers avaient décrété que le jeune Britannique devait sacrifier son corps pour mieux plonger dans les abysses de la théorie. Comme s’il ne pouvait en être autrement.

Stephen Hawking, en 2007. (© Jim Campbell/Aero-News Network/Wikimedia/CC)

Salut, M. Hawking, et merci pour tout

Au fil du temps, Hawking le chercheur cédera donc logiquement la place à Hawking l’ambassadeur. Sa présence magnétique, son aisance devant les caméras et son talent inné pour la vulgarisation en feront la tête de gondole de la science contemporaine. Hawking, c’est Jamy puissance mille, le saint patron des profs de physique, l’un des seuls capables d’expliquer la mécanique quantique à une classe de CP sans même pouvoir bouger de son fauteuil.

La parution d’Une brève histoire du temps merveille de traité d’astrophysique paru en 1988 et devenu un best-seller aussi planétaire qu’inattendu (plus de 10 millions d’exemplaires vendus depuis sa parution) – achève de le graver définitivement dans le marbre de l’Histoire. Et tant pis si le livre est régulièrement classé comme l’un des ouvrages les plus "non-lus" par ceux qui l’ont acheté : le simple fait que n’importe qui puisse le comprendre est déjà un exploit en soi.

C’est peut-être là le plus important travail de Stephen Hawking : avoir compris comment, contre toute attente, réconcilier la recherche scientifique et la rendre digeste pour la machine médiatique, dosant savamment le sensationnalisme de ses propos pour ne pas dénaturer le cœur de sa réflexion.

En disparaissant presque entièrement derrière son image publique et en investissant le terrain de la pop culture (Star Trek, Futurama, les Simpson, The Big Bang Theory), celui que beaucoup d’entre vous connaissent comme "le type dans un fauteuil avec une voix robotique" a été le grand artisan du retour en grâce de l’astrophysique aux yeux du grand public. Il reste à ce jour le chercheur dont la rédaction de Konbini a le plus suivi l’actualité, que ce soit pour son projet de vaisseau interstellaire Breakthrough Starshot, pour ses prises de position vis-à-vis de l’IA ou ici, , ou encore là. À nos yeux, Hawking faisait partie de la pop culture, tout simplement.

Si en 2018 l’actualité scientifique compte encore de prestigieux orateurs doublés de truculents personnages, particulièrement dans la culture anglo-saxonne (Bill Nye, Neil deGrasse Tyson ou David Attenborough, pour ne citer qu’eux), ils devront maintenant redoubler d’efforts pour défendre l’espace médiatique accordé à la science. D’ici là, merci, M. Hawking, d’avoir perpétué magnifiquement l’héritage de Carl Sagan et Richard Feynman.

Merci pour la pédagogie, la patience et la limpidité de vos propos ; merci d’avoir résolu la plus difficile des équations, l’unification du propos scientifique et de la frénésie médiatique ; merci enfin pour Une brève histoire du temps, cette supernova littéraire qui modifia à jamais la structure de mon espace-temps et continue d’irradier mes questionnements nocturnes.

En 2011, vous assuriez au Guardian, comparant le cerveau humain à un ordinateur, "qu’il n’y a pas de paradis ou de vie après la mort pour des ordinateurs cassés, c’est un conte de fées pour ceux qui ont peur du noir." Grâce à vos travaux, le noir est un peu moins effrayant.

Par Thibault Prévost, publié le 14/03/2018