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Avec la plateforme Safe Place, le Gucci Gang veut libérer la parole de ceux qui souffrent en silence

Publié le

par Manon Baeza

Les quatre influenceuses parisiennes souhaitent faire entendre celles et ceux qui ont trop longtemps tu leurs maux.

Annabelle, Crystal, Angelina et Thaïs. Ces quatre prénoms vous évoquent certainement quelque chose, non ? Mais si, réfléchissez une seconde et souvenez-vous : il y a trois ans ces quatre ados parisiennes, qui se faisaient appeler "le Gucci Gang", affolaient la Toile avec leurs milliers de followers, leur style extrêmement pointu et un je-m’en-foutisme clairement assumé.

Aujourd’hui, elles ont entre 16 et 17 ans et viennent de lancer Safe Place. Cette plateforme de partage de témoignages vise à donner la parole aux victimes de harcèlement et d’agressions en tout genre. Certains témoignages reçus sont ensuite relayés dans des vidéos prenant la forme d’un talk-show. Rencontre avec le Gucci Gang, ces quatre ados qui prouvent que leur génération a un message fort à faire passer.

Le résultat d’un constat alarmant

Si Safe Place a réellement pris forme au début du mois de septembre 2017, elles avaient l’idée de lancer la plateforme depuis déjà un certain temps. Au cours de nombreuses discussions, les filles avaient déjà pointé du doigt les nouveaux problèmes majeurs que connaît leur génération. Des mutations qui sont majoritairement dues à la place centrale des réseaux sociaux dans leur quotidien. D’ailleurs, elles-mêmes ont déjà subi du harcèlement de la part de certaines personnes de la twittosphère, alors qu’elles étaient seulement âgées de 14-15 ans.

"À l’époque, on avait fait une interview pour un magazine et il avait titré l’article 'Comment ces quatre ados parisiennes bouleversent le monde de la mode'", explique Angelina.

"Sauf que nous on ne bouleverse rien du tout et on ne s’est jamais vanté de bouleverser quoi que ce soit", vient ajouter Annabelle.

Cet article leur a valu de graves problèmes sur les réseaux sociaux : au-delà des nombreuses insultes reçues, Thaïs retrouvait sa poitrine exposée partout sur Twitter, tandis que Crystal a été victime de racisme.

"On m’a traitée de tout : de 'maman de 40 ans droguée au crack', de 'singe', et j’en passe… Et très honnêtement, c’est assez déstabilisant, lorsque tu as seulement 14 ans, d’être confrontée à toute cette haine – et en plus de ça de se retrouver dans le top tweet", déclare Crystal.

"À la sortie de ce fameux article, les internautes se sont mis à nous détester et à nous juger. Mais lorsqu’Instagram a développé son application 'story', on s’est rendu compte avec les filles qu’ils ont changé d’avis sur nous.

Ils n’avaient plus cette image figée de nous, ils se sont rendu compte qu’on était comme tout le monde, qu’on allait au lycée et qu’on ne se prenait pas au sérieux. D’un certain côté, c’est clairement grâce à Instagram qu’aujourd’hui on peut lancer Safe Place. Donc on a conscience des dangers, mais on a également conscience des apports bénéfiques des réseaux sociaux. Le tout, c’est d’être prudent", conclut Thaïs.

Cette histoire les a certes endurcies, mais elle leur a également permis de se rendre compte, dès le collège, des effets néfastes des réseaux sociaux. On comprend donc beaucoup plus aisément comment leur projet Safe Place a pu être mené avec une telle forme de recul et de maturité.

Si le constat était fait, le déclic n’est venu que quelques années plus tard. C’est Thaïs qui a eu envie de faire quelque chose de concret, après avoir échangé avec une sexologue l’été dernier. Plusieurs messages envoyés à ses copines et quelques coups de fils plus tard, le Gucci Gang dessine déjà les contours de Safe Place. Le 2 septembre, une adresse mail était créée et leur appel à témoignages était lancé.

Dans un premier temps, elles étaient frileuses quant à l’idée de développer leur projet sur YouTube – "On ne voulait pas avoir l’étiquette de youtubeuses", explique Thaïs –, mais elles ont finalement décidé à l’unanimité que le site de vidéos était le support qui faisait le plus sens.

"L’idée du format de talk-show m’est venue relativement vite", ajoute Svet Chassol, leur manager. Après avoir reçu des centaines de témoignages, Safe Place prend forme. Au cours d’un mois de travail sans relâche, les filles contactent le duo de réalisateurs The Bardos afin de créer une équipe complète. D’ailleurs, ces derniers avaient auparavant travaillé avec elles sur le clip de "Miaou", Travis Scott.

L’équipe est au complet, les idées fusent et le projet avance. C’est alors que l’affaire Weinstein éclate, le 5 octobre dernier. "À ce moment-là on a eu beaucoup de pression", admet Angelina. Mais les membres du Gucci Gang croient en leur projet et, surtout, des centaines de jeunes filles comptaient désormais sur elles.

Un premier témoignage glaçant

Pour leur première vidéo, les filles ont souhaité parler du cas d’Eve, l’une de leurs amies qui a été victime de revenge porn lorsqu’elle était plus jeune. "C’était plus facile pour ce premier épisode de faire appel à quelqu’un que l’on connaissait, ça nous rassurait dans notre démarche", souligne Angelina.

Afin d’enrichir la conversation, elles ont également invité Émilie Delaunay, aka Liza Del Sierra, une actrice pornographique. "On trouvait ça intéressant de mêler les filles, Eve, et une personne plus connue avec plus d’expérience car cette rencontre assez inattendue pouvait mettre en lumière certaines histoires", explique Svet.

Les filles espèrent pouvoir avoir des invités différents à chaque épisode. Quant aux témoignages, ils seront à visage découvert ou non.

"Chaque histoire est différente, c’est leur choix. S’ils veulent rester anonymes, on trouvera une jolie façon de masquer les visages. On espère avant tout qu’ils n’aient pas honte de leur histoire, c’est ça le plus important", ajoute Thaïs.

Bien que le premier épisode ait un certain aspect pédagogique, les filles souhaitent avant tout préciser qu’il n’est en rien moralisateur. Le but est d’encourager la libération de la parole, et donner de la visibilité à des vécus qui étaient jusqu’alors tus.

"C’est en partie pour cela qu’on a pris le parti de laisser dans la vidéo le fait qu’Eve continue, encore aujourd’hui, d’envoyer des nudes à son copain quand ça lui chante. C’est son droit et sa liberté. Nous ne sommes pas là pour juger mais pour raconter une histoire avec sincérité, pas pour faire une quelconque morale", explique Thaïs.

"Ce que l’on souhaite, c’est que les gens soient honnêtes et qu’ils arrivent à se parler et à échanger entre eux, et ce sans porter aucun jugement. Pour nous, le dessein de Safe Place c’est celui-ci", précise Angelina.

Derrière chaque témoignage se cachent une histoire différente et une douleur qui, parfois, a été beaucoup trop longtemps intériorisée. Safe Place souhaite rétablir l’échange entre les gens sans qu’il n’y ait aucun tabou, ni aucune honte. Si les quatre ados contrôlent plus ou moins le message qu’elles souhaitent faire passer, chaque épisode relatera une histoire différente et apportera un avis différent. "Les témoignages de garçons vont arriver, mais pour le moment on fait un focus sur les filles", précise le gang.

Aujourd’hui, les filles reçoivent énormément de témoignages. À tel point, qu’il est parfois compliqué de répondre aussi rapidement qu’elles le souhaiteraient. Elles craignent même que certaines personnes attendent trop de leur part, à cause de la gravité de leur situation. Elles précisent donc que leur rôle est avant tout de libérer les gens d’un certain poids, chaque mail étant lu.

"On les lit et on leur répond dès qu’on peut, mais on ne peut pas toujours apporter des solutions, on n’est pas spécialisées dans le domaine", souligne Annabelle.

(© Lindsay Hamlyn/The Bardos)

Pour le moment, il est difficile pour le Gucci Gang de savoir comment Safe Place va évoluer. Les jeunes militantes espèrent néanmoins que leur plateforme s’inscrira dans le temps. Dans l’immédiat, le but est de sortir une vidéo par mois : "C’est un format long et c’est un sujet important, il faut prendre du temps pour regarder ces vidéos", explique Crystal.

Svet précise que la plateforme permettra également de mettre en lumière le travail que font les filles en parallèle. Safe Place pourrait même devenir un jour un lieu physique pour accueillir des conférences ou des tables rondes. "Pourquoi pas également s’associer à la gendarmerie numérique, lorsqu’on reçoit des messages d’urgence par exemple. On n’exclut rien, le temps parlera", ajoute le manager.

"Ce projet évoluera avec nous, c’est certain. On est jeunes et on en a conscience, donc forcément on sait que le talk-show va évoluer au fil du temps", annonce Crystal. Le Gucci Gang a déjà hâte de sortir sa prochaine vidéo et de dévoiler ses nouveaux projets en cours de préparation : Crystal prend des cours de chant et passe de plus en plus de temps en studio, Angelina a joué dans le film Jessica Forever, tandis que Thaïs et Annabelle préparent leur bac.

En attendant la sortie de leur prochaine vidéo, on vous invite vivement à regarder le premier épisode. Pour plus d’infos c’est juste ici.

Si vous aussi vous avez été victime de harcèlement ou d’agression et que vous souhaitez témoigner, n’hésitez pas à envoyer votre histoire à l’adresse suivante : safeplacegirls@gmail.com.

(© Lindsay Hamlyn/The Bardos)

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