Un cartel mexicain tweete l'exécution d'une journaliste engagée

Justicière masquée, la journaliste qui officiait sous le pseudonyme de Felina a été assassinée dans la ville mexicaine de Reynosa le 16 octobre dernier. Elle était la plume de la résistance citoyenne face à l'influence des cartels.

À Reynosa, l'armée parcourt les rues. En un mois en 2009, la guerre des gangs a fait 80 victimes  - Crédit Image Alexandre Meneghini pour The Guardian

À Reynosa, l'armée parcourt les rues. Entre 2000 et septembre 2014, 81 journalistes auraient été assassinés - Crédit Image Alexandre Meneghini pour The Guardian

Reynosa est un symbole. Ville de 600 000 habitants épousant la frontière entre le Mexique et les États-Unis, elle représente avant tout la décrépitude du journalisme au pays de Carlos Slim (l'homme le plus riche du monde en 2014 selon le classement de Forbes) et des tacos.

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Comme le souligne un rapport du CPJ sur la liberté de la presse paru en septembre 2010, à Reynosa – ville la plus peuplée de l'État de Tamaulipas – être journaliste signifie accepter de mourir sur l'autel de la liberté de la presse pour faire son travail. Ou se résigner à ne pas parler de tout.

C'est ce qui est malheureusement arrivé à Felina (son pseudonyme), assassinée le 16 octobre dernier par un cartel mexicain, qui a annoncé sa mort sur le Twitter personnel de la journaliste. À travers sa plume, elle était le symbole de la résistance citoyenne face à l'influence de ces groupes criminels qui font régner la peur sur le pays, et sa presse.

Peur sur la presse

Reynosa, c'est aussi et avant tout l'un des bastions des cartels, ces organisations criminelles qui ont fait du racket et de la vente de drogue leur fond de commerce.

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D'après le même rapport du CPJ, à Reynosa ils se mêlent de tout. Des vendeurs à la sauvette aux conducteurs de taxi en passant par les policiers, ils s'appuient sur un réseau grandissant d'informateurs pour garder un oeil sur la population.

Et cette pression s'exerce avant tout sur les journalistes.

L'emblème du Cartel Del Golfo, le principal cartel mexicain

L'emblème du Cartel del Golfo, le principal cartel mexicain

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Si l'achat de faveurs est monnaie courante au pays de la tequila, la situation de la presse a empiré à mesure que l'influence du Gulf Cartel  (ou Cartel del Golfo) – gang dominant qui a peu à peu écrasé son rival, le Zetas – augmente.

Depuis quelques années il est ainsi impossible pour un média d'aborder le sujet. Les cartels sont présents jusque dans les rédactions. Ce "black out" est également alimenté par la maréchaussée qui se fait le bras armé de la censure.

 À Reynosa, aucun média n'est libre

Et face à ce silence, c'est sur les réseaux sociaux que les derniers mohicans de la liberté de la presse se sont retrouvés.

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Comme le note le Daily Beast dans un article au titre glaçant – "Elle tweetait contre les cartels mexicains. Ils ont tweeté sa mort", c'est grâce au magazine Valor Por Tamaulipas ("espoir pour Tamaulipas") et à sa présence sur les réseaux sociaux (plus de 500 000 abonnés sur Facebook, 100 000 sur Twitter) qu'une information libre sur les cartels continue à parvenir aux oreilles des citoyens.

Au cours des quinze derniers jours, nous avons eu vent de sept enlèvements dans la zone. Ne baissez pas la garde.

Flux ininterrompu de dépêches, le site est un organe de presse brut et participatif. Grâce à un réseau dense de contributeurs, il renseigne sur les points chauds du moment, informe sur la présence des cartels, présente les "situations de risque" heure après heure (selon le mot-dièse #SDR) ainsi que les "ministres" de ce gouvernement fantôme qui régit la vie des habitants de Reynosa.

Ne reculant devant rien, les journalistes rendent également hommage aux victimes et lancent des avis de recherche. Ils se chargent de ce que les médias traditionnels ont peur de faire.

48 000 $ pour la tête d'un journaliste

Et comme on peut s'en douter, les administrateurs du site se trouvent constamment sous l'épée de Damoclès des cartels de drogue. Selon le Daily Beast, ces derniers offrent depuis un an et demi 48 000 dollars à qui veut bien divulguer l'identité de l'un de ces vengeurs masqués.

Dans le genre, on apprenait en février 2013 via l'agence de presse interaméricaine que huit journalistes avaient été kidnappés du côté de Reynosa en deux semaines. Trois ont été retrouvés. Deux, vivants, portaient sur leurs corps les traces de sévices corporelles. Le dernier, décédé, illustrait bien le fait qu'à Reynosa la liberté de la presse est une affaire de vie ou de mort.

Entre 2000 et septembre 2014, ils sont en tout 81 journalistes à avoir été assassinés à Reynosa.

Felina, tête de révolte

Face à l'ardeur de la répression, et la désertion de son rédacteur en chef, le mouvement Valor Por Tamaulipas n'eut pourtant de cesse de s'amplifier. Et la journaliste citoyenne "Felina" (qui signifie "félin") – son avatar sur Twitter était Selina Kyle aka Catwoman – en était le symbole.

Postant sur le site des articles sur les points chauds de l'activité des gangs (sous le pseudo Miut3), elle aurait, selon le fondateur du site contacté par le Daily Beast, "pu remuer ciel et terre pour aider quelqu'un". Cet engagement pour le bien de la communauté (on lui attribue l'organisation d'oeuvres caritatives entre tout genre) fut la raison de sa mise à l'écart de Valor Por Tamaulipas. Et peut-être de sa chute.

Présente IRL, abandonnant son masque en s'engageant dans la vie associative locale, Felina n'était plus administrateur du site depuis quelque temps. Pour ses confrères, il en allait de la sécurité du projet. Néanmoins, elle assurait toujours son rôle de lanceuse d'alertes de son propre compte sous le mot-dièse #Reynosafollow. Et en assumait les conséquences.

Morte sur Twitter

Depuis le 8 octobre pourtant, la menace semblait plus forte. Ce jour-là, un tweet menaçait nominalement la journaliste ainsi que les contributeurs du magazine. "Nous sommes tout proches"écrivait-il.

16 octobre. Sur le compte de Felina – supprimé depuis – on trouve ça :

#reynosafollow : FRIENDS AND FAMILY, MY REAL NAME IS MARÌA ROSARIO DEL RUBIO. I AM A PHYSICIAN. TODAY MY LIFE HAS COME TO AN END.

#reynosafollow : Amis et famille, mon vrai nom est Maria Rosario del Rubio. Je suis médecin. Aujourd'hui ma vie a pris fin.

Deux photos suivent : l'une de la jeune femme avant exécution. L'autre après.

La mort de la journaliste annoncée sur son propre compte Twitter.

La mort de la journaliste annoncée sur son propre compte Twitter.

Identifiée par ses proches et ses compagnons, tous pleurent depuis sa disparition. Sur Valor Por Tamaulipas, un billet posthume rend hommage à "un ange qui a tout donné pour le bien des habitants de Tamaulipas" et appelle à ce que son action soit prolongée.

Probablement enlevée, Marìa Rosario a été vue pour la dernière fois sur le parking de la clinique Tierra Santa de Reynosa le 15 octobre. Kidnappée en compagnie d'une infirmière et d'un physicien, elle se serait retrouvée – selon le magazine Zòcalo – au milieu d'une histoire banale de vengeance n'ayant rien à voir avec son "autre" activité. Ce ne serait qu'après coup, en fouinant dans son téléphone, que les ravisseurs auraient pris conscience de son importance et l'auraient exécutée. Cette version des faits est contestée par ses confrères.

Cherchant toujours la trace de son corps, l'investigation policière semble être au point mort. Sur Twitter, le compte Miut3.0 est apparu au lendemain du drame. Si l'hommage est évident (même pseudonyme, même avatar de Catwoman), on en sait pour l'instant pas plus sur son auteur, ni ses motivations.

Par Tomas Statius, publié le 22/10/2014

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