Représentations inégalitaires des femmes : quand le journal Le Temps fait son autocritique

Après qu’une de ses lectrices a pointé des inégalités de représentations photographiques dans les pages du Temps, le quotidien suisse a fait publiquement son autocritique.

Depuis le mois d’août, la photographe d’art contemporain Mauve Serra (alias MauvMov sur Twitter) passe au peigne fin les numéros du journal Le Temps, grand quotidien francophone de Genève. Elle ausculte les photos afin de compter combien de femmes et d’hommes y sont représentés, et publie les résultats sur le réseau social.

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Sans grande surprise, la parité n’est pas vraiment au rendez-vous. Le 20 octobre dernier, les photographies du journal montraient ainsi 22 figures masculines pour 3 féminines. Quatre jours plus tard, on y voyait 24 hommes pour 3 femmes. D’autres éditions sont toutefois plus paritaires, comme celle du 30 octobre, qui représentait 13 femmes contre 12 hommes.

"Le bilan pousse à l’introspection"

Comme les Terriennes le rapportent, le quotidien a entendu et reconnu le constat fait par Mauve Serra, et publié son autocritique fin novembre. "Loin d’être glorieux, le bilan pousse à l’introspection", considère Le Temps en expliquant comment il a reçu "le coup de griffe d’une lectrice accompagné de ce hashtag aux allures de sentence : #invisibilisation".

Pour mieux comprendre la démarche de la Genevoise, une journaliste du quotidien l’a jointe au téléphone. L’occasion pour Mauve Serra d’insister sur la responsabilité des médias dans la lutte contre les discriminations :

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"Le Temps est un journal sérieux et de qualité. À l’instar d’autres médias, il reproduit pourtant des biais de discrimination, en invitant toujours plus d’hommes que de femmes dans ses pages. […]

Un journal possède un double rôle. En tant que reflet de la société, il a non seulement valeur de témoignage, mais aussi de représentation. On légitime ce qui existe. Et quand on ne le fait pas, cela 'invisibilise'. En l’occurrence, moins il y a de femmes en illustration, moins elles sont légitimées."

D’autant plus que les représentations des femmes, en plus d’être largement minoritaires, sont généralement stéréotypées. La situation représentée, les détails, la légende… "En page culture, on a tendance à montrer la 'femme déco'. Comme si, après une double page économie remplie de quinquagénaires en costume cravate, on avait besoin de se changer les idées" a par exemple souligné Mauve Serra, notant également "qu’en fin de semaine les femmes reviennent". Pour elle, "l’image a un pouvoir. Celui de façonner une grammaire visuelle", et Le Temps doit redresser la barre.

Vers une "nette progression" supplémentaire ?

La responsable iconographie du journal, Catherine Rüttimann, a reconnu sur le site le manque de parité des représentations, et expliqué que la sélection des photographies dépend de l’actualité — mais également du choix des sujets :

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"On peut difficilement mettre des images de femmes quand les articles parlent d’hommes. Dans les cas où il y a le choix, on tente de les privilégier, mais sans tomber dans l’excès inverse. La qualité de l’image prime."

Le Temps a néanmoins voulu montrer sa bonne volonté dans une démarche aussi rare que louable, reconnaissant donc ce sexisme et rappelant comment en mars dernier, dans le cadre d’une édition entièrement dédiée aux femmes, une journaliste avait mesuré leur présence dans les pages "opinion et débat" du journal depuis sa création. Elle avait mis en évidence une "nette progression" : si en 1998 il n’y avait que 8 % de tribunes féminines, on en trouvait 20 % en 2007, et il y en a eu 27 % en 2016. De quoi espérer une progression similaire en matière d’images ?

Pour s’en assurer, Mauve Serra continue son travail d’analyse. Et si la parité n’est toujours pas au rendez-vous, la photographe pointe des améliorations.

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En France, l’AFP a récemment décidé de s’engager pour garantir plus d’égalité femmes-hommes dans son traitement médiatique, comme une de ses journalistes l’a rapporté ce 26 décembre sur Twitter. Des injonctions spécifiques vont être intégrées dans son manuel de bonnes pratiques, recommandant notamment de diversifier les sources pour avoir davantage recours à des expertes, et de faire attention à ce que les illustrations (aussi bien les photos que les vidéos) soient paritaires.

Les journalistes devront également veiller à éviter certaines réflexions et angles sexistes courants, notamment dans le traitement des violences conjugales. Conformément aux recommandations du collectif de femmes journalistes Prenons la Une, les termes "drames de la séparation" ou "crimes d’honneur" devront par exemple être proscrits.

Par Mélissa Perraudeau, publié le 29/12/2017

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