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Régionales : la campagne bien crade de l'entre-deux tours

Publié le

par Théo Chapuis

L'union nationale est bien loin... Avec le bon score du FN au premier tour (mais pas que), les politiques rivalisent de coups bas pour l'emporter dimanche. Florilège de courtoisies. 

Dimanche 6 décembre, premier tour des élections régionales. Sur 44,6 millions de Français détenteurs d'une carte d'électeur, plus de la moitié ont refusé de rejoindre leur bureau de vote. Les raisons de l'abstention sont connues : la "crise de la représentation", comme on l'appelle, est avant tout la réplique favorite des Français qui ne se reconnaissent pas dans leurs élus.

L'affairisme, le cumul des mandats, le décalage de niveaux de vie, la corruption, les coups bas et parfois de simples attitudes jugées indignes de représentants de la République ont laissé un goût amer à une bonne partie du corps électoral. Or il n'y a qu'à se pencher dans les colonnes des journaux de cette semaine d'entre-deux tours pour constater que la leçon a beau leur être répétée encore et encore, ils ne semblent pas en tirer d'enseignements.

Attaques ad hominem, petites phrases sous la ceinture, dérapages fachos et arrangements d'épiciers ont fleuri aux quatre coins des QG de campagne de l'Hexagone. On n'a pas eu à chercher bien longtemps pour cueillir quelques-uns de ces signes de bassesse extérieure.

Masseret, générateur de points Godwin

Soir du premier tour. Comme dans cinq autres régions, l'Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine porte un candidat Front national en tête avec un score de 36%. Derrière, la droite est deuxième avec 25,8% et Jean-Pierre Masseret, candidat adoubé par le Parti socialiste, échoue à la troisième place, avec 16,1%.

Masseret est formellement invité par son parti (et Manuel Valls) à se désister en faveur du candidat de droite, pour "faire barrage au Front national" (on vous expliquait le mode de scrutin en cas de triangulaire par ici). Pas de pot, le candidat de 71 ans est catégorique : il mènera la lutte jusqu'au bout.

Dans un indiscret du Canard Enchaîné, on découvre la teneur exquise du "dialogue" entre Jean-Christophe Cambadélis et Jean-Pierre Masseret à l'issue des suffrages, dans ce que l'hebdo désigne comme un "échange tendu au téléphone" vers 20h30 dimanche soir.

Malgré les coups de pression de Solférino et des barons locaux, rien n'y fait : il reste assez de colistiers à l'irréductible pour se présenter au deuxième tour. Lâché de toutes parts, désinvesti par son parti, Masseret doit même essuyer le mépris public des caciques du PS. Tel celui de Malek Boutih, qui se fait cinéphile sur le plateau de BFMTV, non sans omettre sa propre petite allusion maison au IIIe Reich.C'est Le Scan du Figaro qui le rapporte :

On a dit que c'est Papy qui fait de la résistance mais en fait c'est Papy collabore ! [...] L'extrême droite risque d'être élue dans sa région par amour propre.

Quand Xavier Bertrand demande à Sarkozy de se taire

Plus docile, le socialiste Pierre de Saintignon se désiste dans la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie au profit de son adversaire de la droite, Xavier Bertrand. Reste donc le candidat des Républicains et de l'UDI pour porter le coup fatal à Marine Le Pen, qui se voit déjà présidente de la région, alignant plus de 40% des suffrages à l'issue du premier tour.

Un problème toutefois : en qualité de seul candidat face au Front, Xavier Bertrand ne souhaite pas marquer sa campagne d'un label "Les Républicains" trop voyant. Aucun problème pour Xavier Bertrand : jouer la carte du candidat libérééééé, délivrééééé au sein de son parti, c'est son truc.

Mais si la posture n'est pas étonnante au regard de l'électorat qu'il s'agit de mobiliser, il est remarquable qu'il entre frontalement en désaccord avec le chef de son parti. La raison ? D'après lui, le soutien de Nicolas Sarkozy serait contre-productif. Eh oui, l'ancien chef d'Etat a la réputation de séduire davantage à la droite de sa famille politique que sur sa gauche. Interrogé sur le plateau d'Europe 1 à propos d'une phrase de l'ancien président estimant que le vote FN n'est pas "immoral", il sort de ses gonds :

Il a un devoir, de dire dans la même phrase que les dirigeants du FN, que Mme Le Pen, elle, a un comportement immoral [...] Je passe mon temps à commenter les déclarations des uns et des autres. Mais qu'ils se taisent ! Ils n'ont que quelques jours encore à patienter alors je leur dis une chose : si on peut pas vous enfermer, taisez-vous !

Et voilà comment Xavier Bertrand, une bonne fois pour toutes, a invité le chef de son parti, membre du Conseil constitutionnel, sixième président de la Ve République, à fermer sa gueule.

Claude Bartolone remet le couvert avec la "race blanche"

A Paris, au moins, le Front national n'est pas arrivé en tête : Valérie Pécresse et Claude Bartolone sont au coude-à-coude. Une image placardée par le camp de la candidate de droite, stigmatisant la Seine-Saint-Denis, crée un mini-scandale (de là à reprocher à Pécresse de partir en quête des voix de Saint-Just, il n'y a qu'un pas qu'on vous laisse libre de franchir).

(Repéré dans <a href="http://www.liberation.fr/france/2015/12/09/pecresse-stigmatise-le-93-des-personnalites-du-departement-lui-repondent_1419466" target="_blank">Libération.fr</a>)

C'était la goutte d'eau pour 15 personnalités du département francilien, lesquelles ont publié un communiqué pour dire stop au "Seine-Saint-Denis bashing". Parmi eux, Patrice Haddad, président du Red Star 93, Jean-Loup Salzmann, président de l'université Paris 13, Danielle Tartakowsky, présidente de l'université Paris 8 et bien d'autres. Leur message : "Oui, la Seine-Saint-Denis affronte des difficultés économiques et sociales, mais non, elle n’est pas ce territoire fantasmé comme une jungle urbaine." Il est vrai que l'argument "Seine Saint-Denis = échec" était récurent dans la bouche de la candidate de droite :

Du pain bénit pour Claude Bartolone, qui choisit de contre-attaquer sur le même terrain. Dans une interview à L'Obs, il commence par affirmer que dans son surnom "Don Bartolone" colporté par certains de ses adversaires renvoyant à ses origines italiennes fleure "un parfum de racisme", avant de décrier cette affiche polémique, la désignant également comme "du racisme là aussi".

Le président de l'Assemblée, qu'on a connu plus subtil, trouve alors utile de ressortir une expression qui avait fait beaucoup jaser à l'automne, proférée par une femme politique de l'autre camp, Nadine Morano : "la race blanche".

Valérie Pécresse tient les mêmes propos que le FN, elle utilise une image subliminale pour faire peur. Avec un discours comme celui-là, c'est Versailles, Neuilly et la race blanche qu'elle défend en creux.

La "race blanche". Brrr. Il n'en fallait pas plus pour que Claude Bartolone soit réprimandé jeudi dans les matinales radio. Honneur tout d'abord à la première intéressée, qui a témoigné sur LCI et la Radio Classique : "C'est abject, j'ai honte pour la politique", ajoutant que son adversaire osait "traiter une gaulliste sociale de raciste". Dans la surenchère des cris d'orfraie poussés par la droite, François Fillon, qui a sans doute revu Pearl Harbor il y a peu, n'hésite pas à brandir "l'infamie".

Pour illustrer cette débauche de fair play politique en Ile-de-France, on relèvera aussi ce tweet de Patrice Pinard, maire-adjoint UDI de Clichy et soutien de Valérie Pécresse. Un message très "J'dis ça, j'dis rien hein" :

Les snipers du FN en tir nourri

Le Front national n'est pas en reste. Pendant l'entre-deux tours, Marine Le Pen a ainsi promis de "pourrir la vie du gouvernement" en cas de prise de la région NPDCP. Elle ne s'arrête pas là :

Se réjouissant de "l'effondrement du Parti socialiste" au micro de RTL, la dirigeante du parti d'extrême-droite a comparé le retrait des listes à "un suicide collectif" similaire à "la secte du Temple solaire". Il faut quand même faire fort pour comparer le massacre fou de 74 victimes entre 1994 et 1997 et la stratégie électorale du parti au pouvoir... Mais le wording est vite repris par ses soutiens. En bon soldat, Robert Ménard n'hésite pas :

D'ailleurs, le fil Twitter du maire de Béziers regorge de douceurs en tous genres. Pour les amateurs de petites attaques en politique qui n'ont d'objet que d'agacer l'adversaire, sa logorrhée ininterrompue est un régal. Notez bien le #JeanMoulin, qui a hérissé bon nombre d'utilisateurs du réseau social :

Mais à l'école des snipers du RBM, si le fondateur de Reporters sans frontières montre son application, c'est l'ex-avocat Gilbert Collard qui fait preuve de plus d'imagination. En attestent ces superbes tweets, entre métaphores militaires et pratiques sexuelles épicées. Gilbert, ne change rien :

"Qu'à la fin de l'envoi, je touche"

On pourrait également parler du départ qui se voulait fracassant de Jean-Christophe Fromantin de l'UDI, vite mouché par son ex-chef de parti Jean-Claude Lagarde dans un superbe tweet ; mais aussi de la vidéo gênante où Marion Maréchal-Le Pen perd tout ses moyens face aux questions d'un journaliste en 2010 (retirée depuis...) ; des petites tractations entre Aubry et Borloo ; des photos exhumant les liens entre Christian Estrosi et le FN en 1998, lui qui s'autoproclame "résistant" face à Maréchal-Le Pen en PACA...

Or on préfère terminer ce festival par une bonne vieille tactique qui a fait ses preuves : accuser son opposant de corruption "parce que c'est de l'argent des Français qu'il s'agit, tout de même". En Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, la LR Virginie Calmels a patiemment attendu le débat télévisé qui l'opposerait à son opposant PS Alain Rousset le 10 décembre pour dégainer ce que France 3 nomme sa "botte secrète" : la première adjointe d'Alain Juppé à Bordeaux accuse son adversaire, document à l'appui, de verser un salaire illégal à son Directeur général des services. Un petit bijou de débat où personne ne s'écoute, tristement symptomatique des échanges entre nos élus.


extrait du débat de l'entre-deux tours en ALPC

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