La superstar Drake ne ferait pas de mal à une mouche. (Crédits image : GQ)

Rap et classe moyenne, le hip-hop à l'âge de raison

Drake, Earl Sweatshirt, Orelsan, L'Entourage... Des deux côtés de l'Atlantique, la nouvelle garde du rap ne vient pas du ghetto et apporte un vent de fraîcheur sur un genre que beaucoup cantonnent à la rue. En cause, le résultat d'une équation impliquant maisons de disques, Internet et Kanye West. Dérive ou évolution ? C'est surtout une preuve que le rap vieillit, et il vieillit bien.

La superstar Drake ne ferait pas de mal à une mouche. (Crédits image : GQ)

Fin janvier, le site Bossip a demandé à Nasir "Nas" Jones, monstre sacré du hip-hop, de nommer les rappeurs qu'il appréciait le plus en ce moment. Réponse de l'intéressé : Mac Miller, Drake, Kendrick Lamar et J. Cole. Le premier est un adulescent nonchalant. Le deuxième est l'incarnation du "pop" de "hip-hop". Le troisième, un "bon garçon" autoproclamé qui se tient à l'écart des gangs. Le dernier revendique fièrement ses diplômes universitaires. Aucun chantre de la street credibility en vue. En 2013, le hip-hop s'est plus que jamais éloigné de la mythologie du gangstérisme véhiculée par ses légendes, de N.W.A à 50 Cent, en passant par Notorious Big et 2Pac.

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Car si les bandits tiennent toujours le haut du pavé, l'année dernière a été celle des "autres" rappeurs. De Macklemore et ses sapes d'occasion. De Childish Gambino, le geek hypersensible. Du rigolo Chance the Rapper. Sans oublier Kanye West, le fashion-designer-devenu-rappeur, ou peut-être l'inverse. Malgré les blockbusters d'un Eminem ou d'un Jay-Z, ce sont ces artistes qui ont ravi les charts et la presse musicale.

D'où la question persistante de certains observateurs : le hip-hop est-il en train de s'embourgeoiser ? Le New York Times en février dernier, interrogeait la mainstreamisation du genre via les succès de "Thrift Shop" de Macklemore et de "Harlem Shake" de Bauuer ; Complex, a décrit 2013 comme "l'année où les nerds ont finalement pris le pouvoir". En octobre, Sylvain Bertot, auteur de Rap, hip-hop, trente années en 150 albums, traçait dans Libération le portrait-robot de ces newcomers :

Les rappeurs issus de la classe moyenne et de milieux huppés ne cherchent pas à représenter le ghetto, dont ils ne viennent pas. Ils se concentrent sur leurs démons intérieurs. Ils s’éloignent du matérialisme du gangsta rap, et de la description des réalités sociales du rap engagé, pour rejoindre les préoccupations sentimentales plutôt associées au rock et même au folk.

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Que représente cette tendance pour une musique communément assimilée à l'expérience de la rue et des classes populaires ? Une évolution naturelle inhérente à tous les courants musicaux majeurs.

L'effet Kanye West

Pour comprendre le phénomène, il faut partir d'un constat simple : le rap n'est pas exactement en train de se diversifier. L'idée reçue selon laquelle le gangsta rap est un courant majoritaire vient d'une surreprésentation du genre dans l'industrie. Par opposition, les artistes moins "street crédibles" comme A Tribe Called Quest ou De La Soul ont souvent été étiquetés "alternatifs" et tenus loin des sommets des charts.

Le rap "non-ghetto", "classe moyenne", "alternatif" n'est donc pas vraiment en train d'exploser, mais plutôt de gagner en visibilité. Selon Franck Freitas, spécialiste de la marchandisation du hip-hop, cette tendance est née en 2004, avec le succès du premier album de Kanye West :

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Kanye West a assumé College Dropout comme étant non-ghetto. Avant 2004, si tu débarquais sans ces stéréotypes, c’était très difficile pour toi d’être signé. Mais quand Damon Dash [l'ancien associé de Jay-Z] a vu Kanye, il a eu l'idée de le vendre comme une sorte de Fred Astaire du rap. College Dropout a fait comprendre aux maisons de disque qu’on peut vendre des albums en montrant une autre facette de l’expérience noire américaine.

Le rappeur de Chicago a donc ouvert les portes du mainstream à toute une génération de "gentils" rappeurs, dont certains (Drake, Chance the Rapper) se réclament ouvertement de son influence.

A sa façon, le rap français a suivi le même itinéraire que son grand frère. Après "l'âge d'or" des années 90, les années 2000 ont été marquées par un appauvrissement du rap mainstream, très orienté dirty south, et la formation d'une scène alternative très radicale (le Klub des Loosers, TTC, La Caution...).

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Puis Internet a ouvert les vannes, en multipliant les canaux de diffusion et en pulvérisant les barrières culturelles, sociales et géographiques. Le hip-hop s'assume comme un divertissement à part entière. L'exigence d'un certain background social, réel ou simulé, disparaît. Souvent cités en exemple, les jeunes fous du collectif l'Entourage (Deen Burbigo, Alpha Wann, Nekfeu...) incarnent cette nouvelle génération.

Chance the Rapper, l'une des révélations de 2013, idolâtre Kanye West.

Le rap à papa

Mais si le hip-hop se détend, c'est aussi et surtout parce qu'il mûrit. Joey Starr joue au cinéma dans des films dramatiques. Oxmo Puccino collabore avec Olivia Ruiz. Les ados en jogging Tacchini d'hier sont les jeunes parents d'aujourd'hui. Le rap a quitté son statut de contre-culture pour s'installer chez monsieur Tout-le-monde.

Dans son ouvrage Les publics du rap (2010, l'Harmattan), la sociologue Stéphanie Molinero analyse cette normalisation. Elle se base sur son enquête de terrain et sur les chiffres du ministère de la Culture pour dresser ce bilan :

Le rap n'est plus une musique uniquement urbaine. En comparant les chiffres de 1997 et de 2008, on voit que la progression du rap chez les cadres est beaucoup plus faible que chez les professions intermédiaires et les ouvriers. Il n'y avait quasiment pas d'auditeurs de plus de 45 ans en 97, alors qu'il y en a en 2008. On a également une progression énorme chez les femmes, et même une augmentation de 0 à 9% chez les agriculteurs. Il y a donc bien un processus de popularisation, de massification du rap.

Pour la chercheuse, la loupe Internet a mis en lumière et a accéléré l'épanouissement des autres genres de rap :

Dans les années 1990, la variété n'était pas évidente à voir. C'était un genre musical qui se cherchait, il y avait plus d'homogénéité, peut-être moins d'artistes. Aujourd'hui, les rappeurs s'inscrivent plus facilement dans telle ou telle tendance de rap. Il y a un marquage plus fort entre les différents sous-genres, le processus est plus visible.

Fred Musa, qui anime l'émission Planète Rap sur Skyrock, première radio hip-hop de France confirme ce constat. Il compare l'évolution du rap à celle qu'a connue le rock:

Peut-être qu'à une époque, on cherchait plus une crédibilité, un vécu street. Aujourd’hui, peu importe tes origines ou le coin où tu habites, si tu es très bon et que tu as des choses à raconter, tu as toutes les chances d’exploser. Comme pour chaque musique, il y a des cycles, des périodes excitantes et d’autres périodes moins créatives.

"On n'avait pas trop de modèles"

"Fuck la street cred, tu peux pas test Aurélien et Guillaume", rappait Aurélien Cotentin, alias Orelsan, en 2009. C'est grâce à YouTube, en 2007, que le Normand de 31 ans a mis les pieds dans le game, avec des clips comme "Saint-Valentin" ou "Le Changement", vite devenus viraux. Le duo Casseurs Flowters, qu'il forme avec son acolyte Gringe, est le parangon d'un rap geeko-comique mais exigeant. Il raconte leurs débuts dans les années 2000 :

On écoutait beaucoup de rap français. On n’avait pas trop de modèles, de repères pour ce qu’on racontait. Parfois, dans mes premiers textes, j’utilisais des mots qui ne me ressemblaient pas juste pour les faire rimer. Quand je suis arrivé avec un lapin dans mes premiers clips diffusés, il y avait des gens qui n’aimaient pas, qui se disaient "C’est qui ce bouffon ?".

Gringe prolonge :

C’est vrai qu’à l'époque, il y avait peu de mecs blancs issus de la classe moyenne qui rappaient leur mode de vie. On était marginaux, on était dans une case qui n’existait pas. On a commencé à se professionnaliser dans un collectif avec des mecs de quartiers. Il y avait cette idée de s’entourer de mecs de la rue pour pouvoir être légitimes aux yeux des gens. Comme dans un cheval de Troie.

Orelsan (droite) et Gringe n'ont jamais tué personne. Et pourtant, ils rappent.

Pour les deux emcees, Internet a accéléré les choses. Gringe explique :

Avec Internet ça s’est décomplexé, en trois mois tu te fais une culture rap solide. T’as des mecs qui ont la vingtaine et qui ont pu faire l'amalgame de tout ce qui se fait de mieux.

Est-ce qu'on peut dire pour autant qu'on assiste au crépuscule du rap de rue ? Sûrement pas. Les plus gros vendeurs restent Rick Ross ou Lil Wayne, aux States, ou Booba, en France. Et le courant hood est lui aussi en plein forme. Pour Orelsan, le mainstream se dirige plutôt vers une mixité bienvenue :

Internet et l’ouverture du rap, ça donne des trucs genre Kendrick Lamar, je trouve ça mortel. Mais il forme quand même un crew avec Schoolboy Q et Jay Rock [anciens membres de gangs, nldr]… Et ASAP Mob par exemple, c’est pas des gars de Caen !

Plus qu'une mode passagère,  le rap de la classe moyenne est donc un signe du temps. On dit souvent que le hip-hop est une musique jeune. Il est maintenant dans la force de l'âge.

À lire : Interview : pour une autre histoire du rap français

Par François Oulac, publié le 31/01/2014

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