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Qu’est-ce qui se passe si on embauche deux détectives privés pour qu’ils se suivent ?

Publié le

par Dora Moutot

Vous ne le savez pas encore, mais vous allez y passer des heures. Le site américain de questions-réponses Quora se lance en France.

"Qu’est-ce qui se passe si j’embauche deux détectives privés pour qu’ils se suivent ?" ; "Qu’est-ce que ça fait d’être un dealer de drogue ?" ; "Quelle est la meilleure façon d’échapper à la police dans une course-poursuite ?" ; "Comment rendre une situation la plus gênante possible, le plus rapidement possible ?" ; "Pourquoi est-ce que l’eau est transparente ?" ; "Est-ce qu’un pet contient de l’ADN ?" ; "Quand on blesse un insecte, vaut-il mieux le tuer ou le laisser vivre ?"

Voilà les questions de génie qu’on trouve sur Quora, site américain de questions-réponses où les sujets les plus intellos fricotent avec les questions les plus absurdes. Ce site, je l’adore, il me fascine, il me fait réfléchir, il me surprend et en même temps, je dois avouer qu’il me déprime. Car s’il y a bien un site qui me fait douter du futur du métier de journaliste, c’est bien Quora. Ce qui est inquiétant, c’est que c’est une rédactrice en chef, qui adore bouffer de la presse, qui vous l’avoue. Je passe plus de temps sur ce site de questions-réponses que sur… n’importe quel média. Ooops !

J’en viens à me demander à quoi, nous, les journalistes, allons bien pouvoir servir dans un monde où Quora publie l’un des contenus les plus intéressants et inspirants et ça, sans avoir besoin de journalistes. Triste ou heureux constat, au choix. “Les gens”, car sur Quora n’importe qui peut poser une question et poster une réponse, ont parfois tout simplement des idées de sujets bien plus croustillants que bien des journalistes. Et ils ont aussi des meilleures réponses. Parce que les gens s’avèrent souvent être d’insoupçonnés interviewers et d’insoupçonnés experts et répondent directement, sans qu’on leur tende un micro.

Quora, le Yahoo Answers de luxe

Oubliez la médiocrité de Yahoo Answers, Quora est la version premium de ce type de sites, tellement premium qu’il n’est pas étonnant de voir Justin Trudeau qui répond à des questions sur l’intelligence artificielle, ou de lire les réponses de Sheryl Sandberg, bras droit de Mark Zuckerberg à des questions comme "Est-ce que les femmes devraient faire le premier pas vers les hommes ?"

Anecdotiques, scientifiques ou existentielles… L’ambition du site est de pouvoir répondre à toutes les questions possibles et imaginables, grâce à sa communauté d’utilisateurs. Communauté bénévole, qui s’avère extrêmement pointue, car le postulat de Quora, qui se confirme en surfant sur le site, est de penser que tout le monde est expert en quelque chose, ou du moins a des connaissances que le voisin n’a pas. La force du site et de son "machine learning" est de savoir montrer automatiquement la bonne question, à la bonne personne, pour avoir la bonne réponse.

La connaissance se cache encore "dans la tête des gens"

Car pour Adam d’Angelo, fondateur de Quora, malgré Google, malgré Wikipédia et malgré cette idée populaire qui dit que l’on aurait accès à toute la connaissance du monde sur la Toile, cette connaissance reste selon lui, souvent indisponible car elle se trouve encore "dans la tête des gens".

Dans la tête de gens qui n’ont pas envie d’écrire un livre, de créer un blog ou de remplir une fiche sur Wikipédia. Mais qui par contre… ont envie de partager leurs connaissances quand on leur demande sous forme de question ! Adieu la peur de la page blanche. "Beaucoup de gens qui écrivent sur Quora n’ont jamais écrit sur Internet avant. Et ce qui change, c’est juste de voir une question, une question c’est beaucoup plus invitant, ça te donne envie d’y répondre", me confie Adam d’Angelo dans une conversation téléphonique. "Si tu ouvres un blog, ça peut prendre des années avant d’avoir une audience. Sur Quora, si tu écris une bonne réponse, l’effet peut être immédiat", ajoute-t-il.

On peut quand même se demander ce qui motive tant de monde à poser des questions et à y répondre, car n’allez pas croire que je vous parle de trois pèlerins, Quora a 200 millions d’utilisateurs annuels… Évidemment tout le monde n’est pas actif, mais tout de même. Quora c’est aussi 190 employés. Et une levée de fonds de 85 millions de dollars. Rien que ça.

"Les gens sont motivés par la possibilité de toucher une grosse audience à travers leurs réponses et de se construire une réputation. Certaines personnes posent des questions ou répondent juste pour le fun, d’autres ont l’impression d’avoir beaucoup appris pendant leur carrière et veulent partager leurs connaissances, d’autres gens bossent pour des ONG, ils veulent partager un savoir qu’ils pensent que le monde devrait connaître."

Un modèle et un fondateur à la Facebook

Et ça marche. Sur Quora, les gens écrivent des pavés. Des pavés dont la pertinence est évaluée par les membres grâce à un système de votes, un système qui fait ressortir les réponses les plus intéressantes et argumentées. Des réponses pertinentes, qui sont monétisées, car le business model de Quora est la publicité. Un modèle qui rappelle Facebook : du contenu produit gratuitement par "Monsieur tout le monde" et du temps d’attention qui se retrouve monétisé par l’entreprise qui orchestre ce partage. Pas étonnant, car Adam Angelo est un ancien de Facebook, un petit génie du code et des algorithmes, proche ami de Mark Zuckerberg pour qui il a été CTO (Chief Technical Officier) avant de quitter Facebook en 2008 pour lancer Quora.

Adam d’Angelo, Quora.

Alors au téléphone, je lui demande s’il pense qu’il est normal de ne pas reverser des revenus aux personnes qui partagent leurs connaissances et qui donc, font vivre le site. "Nous ne sommes pas encore une entreprise rentable, nous ne pouvons pas partager d’argent", dit-il en premier lieu. Il ajoute :

"Avec le nombre de personnes qui répondent, les gens gagneraient très peu d’argent car des millions de gens répondent. Il y a eu des études où l’on montre que si l’on donne 10 centimes à des gens, ils auront tendance à moins faire que si c’est gratuit, car ça irait à l’encontre de leur motivation intrinsèque."

Altruisme et philosophie

J’insiste, car bien que je trouve ce site génial et que j’aimerais volontiers croire à un monde si altruiste, je trouve le concept de l’information gratuite pour tous, tel un dû, inquiétant, et pour une fois, j’ai un mec de la Silicon Valley, entre les mains, prêt à me répondre. Ce que me dit Adam d’Angelo, quelque part entre les lignes, c’est que créer du jus de cerveau n’a finalement pas de valeur économique pour le commun des mortels… et que toute cette valeur, il va essayer de la capter à travers Quora.

Si toutes les réponses du monde sont sur Quora, pourquoi irait-on acheter des livres ? Des livres de gens qui gagnent leur vie en donnant leurs connaissances sur des sujets ? On retombe dans la vielle rengaine de la "visibilité" que notre époque et notre génération ne connaissent que trop bien. Toujours la réputation et puis l’espoir d’être repéré sur la plateforme grâce à ses réponses. La bonne nouvelle cependant, c’est que lorsqu’on écrit une réponse sur Quora, on garde le copyright sur ses réponses. Il sera toujours temps de publier tout ça sur papier plus tard. "Beaucoup de gens se sont fait embaucher grâce à leurs réponses sur Quora", dit-il. Et je le crois, car certains répondent à des sujets qui sont tant de niches et si précis que si j’étais RH, j’irais chercher des talents sur Quora. "L’un de nos utilisateurs a pu récolter assez d’argent pour lancer son propre fond d’investissement, c’est maintenant un investisseur spécialiste du capital-risque, il s’est créé une telle réputation sur Quora grâce à ses réponses que des gens ont voulu investir en lui", me donne Adam comme exemple.

Je demande alors à Adam pourquoi, philosophiquement, celui-ci pense que toute la connaissance du monde doit être accessible à tous gratuitement.

"Je pense que la connaissance est très importante pour le monde, pour la démocratie, si tu veux informer les électeurs et si tu veux que l’économie fonctionne, les gens ont besoin de savoir quoi acheter et comment, où ils devraient vivre, étudier, etc. La connaissance, c’est comme ça que les gens prennent les bonnes décisions. La connaissance aide les gens sur tous les points, ils vivent mieux quand ils sont informés."

Aucun doute, Adam d’Angelo est bien un enfant typique de la Silicon Valley, prêt "à sauver le monde" grâce à la technologie…

Procrastiner intelligemment

Quoi qu’on pense du modèle et de la philosophie qui se cache derrière, on ne peut nier que le génie de Quora est de savoir flatter la curiosité de tout un chacun. Des sujets de neurosciences, de biologie, ou encore de développement personnel qui ne m’intéressent pas du tout à la base, ont réussi à me passionner. J’ai fini par avoir envie, moi aussi de répondre, à des questions sur des sujets que je maîtrise. Et en tant que journaliste, parfois je me dis qu’au lieu de mener l’enquête, je pourrais très bien poster une question sur Quora et attendre. Le site fera sans doute même mieux le boulot que moi.

Je suis tombée dans la matrice car à chaque fois que je referme le site, j’ai l’impression d’avoir procrastiné utile, d’être un peu plus intelligente qu’avant, ce qui est, il faut l’avouer, un sentiment quelque peu rare sur la Toile. Sauf que jusque-là, il fallait mieux être bilingue pour pouvoir se promener sur Quora.

"Pourquoi la France a-t-elle autant de ronds-points ?"

La bonne nouvelle c’est que depuis le mois d’avril, Quora s’est lancé en France. C’est la troisième langue que Quora a décidé d’investir, après l’anglais et l’espagnol.

"En France, il y a une culture du débat, une passion pour la connaissance, la philosophie, la littérature, etc. Notre slogan chez Quora, c’est : 'Partager la connaissance du monde', alors on s’est dit que c’était un bon pays pour lancer notre produit."

Sur Quora.fr on peut déjà lire des questions comme "Pourquoi la France a-t-elle autant de ronds-points ?", "Pourquoi les cardinaux de l’Église catholique portent-ils du rouge en sachant que c’est la 'couleur' de l’enfer ?"

Allez, assez parlé, je vous laisse procrastiner intelligemment, en vous recommandant, vivement pour finir, cette question de très grande importance : "Quelles sont les tactiques de siège optimales pour prendre le château de Cendrillon à Disneyland ? Si c’était une véritable forteresse, comment faudrait-il s’y prendre ?"

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