Quand la guerre en Syrie touche le monde du foot

Contrats de plusieurs millions d’euros, reconnaissance sociale, luxe quotidien : tels sont les privilèges offerts à une poignée d’heureux élus par le monde du football. Pourtant, certains joueurs décident d’emprunter un tout autre chemin, troquant leurs crampons et les matchs pour les armes et la guerre en Syrie… Les cas emblématiques de Burak Karan et Firas Al-Khatib nous montrent comment cette terrible tragédie peut affecter le football professionnel.

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Firas Al-Khatib est une star du football syrien qui a réintégré sa sélection nationale après s’être opposé au régime de Bachar El-Assad. (© Doha Stadium Plus Qatar/Flickr/CC)

Si le monde du football est souvent décrit comme une bulle coupée de la réalité, certains joueurs sont pourtant prêts à quitter les stades pour le terrain incertain de la guerre en Syrie, laissant derrière eux leur confort pour aller défendre leur idéologie au front. Si la radicalisation dans le milieu du foot n’est pas plus forte qu’ailleurs, elle existe et surprend. L’Allemagne est particulièrement touchée par le phénomène, de nombreux joueurs d’origine turque se sentant concernés par le conflit syrien. Du côté de la Syrie, qui a encore une équipe de football fonctionnelle, les joueurs ont souvent des problèmes de positionnement politique. Explications à travers les cas de Burak Karan et Firas Al-Khatib.

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Burak Karan serait sans doute encore vivant aujourd’hui s’il était resté dans le domaine du ballon rond. Ce joueur allemand d’origine turque avait un avenir brillant dans le football. Tout avait bien commencé pour lui : après être passé par le centre de formation du Hertha Berlin, l’un des meilleurs outre-Rhin, ce milieu de terrain a eu l’occasion d’évoluer pour certaines sélections de jeunes avec Kevin Prince-Boateng ou encore Sami Khedira, qui sont tous deux devenus des joueurs de très haut niveau. Le Hertha Berlin, le Bayer Leverkusen, Hambourg, Hanovre : tous ces clubs allemands ont vu l’éclosion du talent de Burak Karan… avant qu’il ne raccroche brutalement les crampons en 2008, du haut de ses 20 ans, convaincu qu’il avait mieux à faire que d'être sur un terrain de foot.

Son frère Mustapha a expliqué ses raisons au tabloïd allemand Bild en 2013, quelques semaines après le décès de Burak : "L’argent et sa carrière n’étaient pas importants pour lui. Il regardait sur Internet des vidéos de combats dans des zones de guerre. Il était désespéré, rempli de compassion pour tous ses frères de religion. Il a ainsi rejoint les rangs d’Emrah Erdogan." Ce dernier est un salafiste qui a été condamné en Allemagne pour appartenance à une organisation terroriste.

"Ils sont sensibles à ce qu’il se passe là-bas"

Ses objectifs de vie ont radicalement changé avec la guerre en Syrie. Du rêve d’intégrer l’équipe d’Allemagne, il est passé à la quête de nourriture et de médicaments à envoyer dans les zones de conflit. Ne voyant pas toujours ses colis arriver à bon port, il a décidé d’emmener sa femme et ses enfants à la frontière turco-syrienne, afin de mener le combat de lui-même, en 2011. "Il est parti armé, pour protéger les biens qui étaient arrivés à destination. Rien à voir avec une quelconque organisation terroriste", défend son frère Mustapha. Cette explication n’a pas convaincu les autorités allemandes, qui ont décidé d’ouvrir une enquête. Finalement, Burak Karan est mort le 11 octobre 2013, au cours d’un bombardement à la frontière entre la Turquie et la Syrie, alors qu’il était supposément en train de combattre dans les rangs de l’opposition au régime de Bachar El-Assad.

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À défaut de franchir le pas comme l’a fait Burak Karan, d’autres footballeurs se sentent concernés par le conflit syrien. Joint par téléphone, Romaric (le nom a été changé), footballeur à la carrière modeste, a fini sa formation dans le club allemand du Rot-Weiss Essen, avant de filer au club du MSV Duisbourg en 2009. Des coéquipiers de nationalité ou d’origine turque voulant s’impliquer dans le conflit comme Burak Karan, Romaric en a côtoyé. "Ils sont sensibles à ce qu’il se passe là-bas. Eux aussi ont l’impression qu’on s’attaque à leurs frères et se sentent impuissants. Chacun a reçu une éducation différente. Pendant que les uns font preuve d’un certain carriérisme et ne vivent que pour leur vie de footballeur, d’autres ont un rapport plus lointain avec le succès et l’argent et sont habités d’autres valeurs", explique Romaric en rappelant que la Turquie partage une frontière avec la Syrie.

"Certains ont déjà prononcé la phrase 'J’aimerais pouvoir aller les aider, les mettre à l’abri'. Les Turcs sont très présents en Allemagne et même pour ceux qui y sont nés, ils descendent de parents turcs et sont très attachés à la patrie de leurs géniteurs, touchée par ces affrontements. Je n’ai pas eu de coéquipiers syriens mais la question doit encore plus se poser chez eux car ce sont les premiers visés", avance Romaric.

Tiraillé entre opposition politique et fierté nationale

L’équipe nationale de Syrie, qui continue de jouer ses matchs normalement malgré la situation, en a tout de même fait les frais. Firas Al-Khatib, la superstar de la sélection syrienne (26 buts en équipe nationale), a décidé en juillet 2012, 16 mois après le début de la guerre, de ne plus porter le maillot syrien tant que le conflit durera. C’est ainsi qu’il a abandonné l’équipe pour rallier l’opposition à Bachar El-Assad. Il s’agit d’une position extrêmement courageuse, lorsque l’on sait que le régime de Damas aurait tué 38 joueurs et torturé de nombreux autres (selon des informations recoupées par ESPN dans une grande enquête sur le sujet).

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La situation a duré quatre ans et demi, avant que le buteur aujourd’hui âgé de 34 ans ne mette de l’eau dans son vin, devant les journalistes : "Si on fait appel à moi, naturellement j’accepterai, car représenter la nation est une fierté et un honneur pour un sportif." En mars dernier, il a joué un rôle clé dans la victoire 1-0 de son équipe face à celle de l’Ouzbékistan. Ce match anecdotique des poules de qualification de la Coupe du Monde 2018 a néanmoins eu un grand écho en Syrie, le pays n’ayant jamais participé à cette compétition. D'ailleurs, le gouvernement de Bachar El-Assad mise sur une éventuelle qualification pour le Mondial organisé en Russie, dans le but de redorer son blason.

En mars, Fadi Debbas, le vice-président de la Fédération syrienne de football, avait déclaré à l’AFP qu’Al-Khatib serait escorté par la police afin d’assurer sa sécurité. "On peut vite atteindre le point de non-retour une fois qu’on s’est mouillé sur un tel sujet", nous confie un dirigeant de la fédération syrienne, également joint par téléphone, qui souligne tous les problèmes que soulève ce retour :

"Tout d’abord au sein du groupe. Si tu pars combattre les forces de Bachar El-Assad, que vont penser tes coéquipiers pro-Bachar ? Dans le vestiaire, c’est compliqué. Quant à l’image auprès du public, c’est encore pire. Les joueurs peuvent faire abstraction de leurs différends idéologiques le temps d’un match, mais le supporter s’identifie aux joueurs de son équipe. Celui qui prend publiquement position sera un héros pour les uns, un paria pour les autres. D’où le besoin d’une escorte policière."

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Firas Al-Khatib est donc de nouveau le bienvenu dans l’équipe de football syrienne, mais cela n’aurait rien à voir avec le fait qu’il soit le meilleur joueur de la sélection. "Pas de passe-droit par rapport à ça", assure le dirigeant. "Si on avait eu une position clairement définie à la fédération et que Firas n’avait pas été compatible avec celle-ci, il ne serait jamais revenu. Ce n’est pas le cas et on se doit de protéger et de mettre dans les meilleures conditions les joueurs désirés par le sélectionneur. Vous vous doutez bien qu’après sa prise de position, il ne peut pas faire un pas dehors tout seul".

Firas Al-Khatib sera-t-il suivi par d'autres joueurs ? "Tout est envisageable. D’autant plus qu’ils ont pu voir qu’ils pouvaient aller au front et revenir en sélection car la porte reste ouverte. Ce qu’ils doivent garder en tête par contre, c’est que tous n’auront pas le même destin que Firas et que certains pourraient ne jamais revenir… C’est à leurs risques et périls", conclut cyniquement le dirigeant au téléphone.

Par Randy Assala, publié le 25/07/2017

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