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Quand les économistes comprennent que la Grande Barrière de corail vaut 37 milliards d'euros

Les experts du cabinet Deloitte Access Economics ont estimé la valeur économique de la Grande Barrière de corail à 56 milliards de dollars australiens (soit 37 milliards d’euros). Et bizarrement, le monde se réveille…

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Il aura donc fallu qu’un cabinet de consulting donne une valeur marchande à la Grande Barrière de corail pour que le monde commence à s’affoler et décrète qu’elle ne doit pas disparaître. Mandaté par la Fondation de la Grande Barrière de corail, Deloitte Access Economics a donc été chargé d’estimer sa "valeur" économique et sociale. Conclusion : le plus grand récif corallien du monde, qui s’étend sur 2 300 kilomètres de long et près de 35 millions d’hectares au large du Queensland, en Australie, "vaudrait" 56 milliards de dollars australiens (soit environ 37 milliards d’euros).

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Ils en concluent qu’avec une valeur équivalente à douze Opéra de Sydney, la Grande Barrière est "trop importante pour disparaître"… tout en précisant qu’elle n’a évidemment pas de prix. Mais tout de même, considérée comme un actif, sa valeur touristique est évaluée à 29 milliards de dollars australiens (19,6 milliards d’euros) et sa valeur "indirecte" (image, prestige, biodiversité, etc.) à 24 milliards de dollars australiens (16,2 milliards d’euros). Sauf que la Grande Barrière de corail n’a pas attendu de connaître son prix pour péricliter.

Depuis plusieurs années, le seul organisme vivant visible depuis l’espace est bien malmené et subit des épisodes de blanchissement de plus en plus critiques. Jusqu’à présent, rien ne semblait alerter les autorités australiennes maintes fois sollicitées par les chercheurs. En 2016, le pays avait même censuré un rapport de l’ONU qui s’alarmait de l’impact du tourisme sur ses écosystèmes. Mais peut-être qu’avec cette nouvelle étude très axée sur le paradigme économique et financier, la donne pourrait changer…

Donner un prix à la nature, pour quoi faire ?

Qu’est-ce que signifie le fait que la Grande Barrière vaut 56 milliards de dollars ? En clair, que la financiarisation du monde concerne même la nature. Et qu’une fois considérée comme une ressource, elle prend soudainement (beaucoup) de valeur. La course au profit généralisé et le marché global incluent désormais la nature dans leurs calculs, en fonction de ce qu’elle vaut et de ce qu’elle peut rapporter. Même si le rapport de Deloitte Access Economics a vocation à éveiller les consciences, elle donne à voir en filigrane la marchandisation obscure à laquelle la nature est en proie, de la Grande Barrière de corail à l’Amazonie, en passant par la pollinisation des abeilles.

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Sandrine Feydel et Denis Delestrac, réalisateurs du documentaire Nature, le nouvel eldorado de la finance diffusé sur Arte en 2014, parlaient alors de l'"invisibilité économique" de la nature qui, pendant longtemps, n’intéressait pas le marché puisqu’ils ne pouvaient en percevoir la valeur. Or, petit à petit, les banques et les fonds d’investissement comprennent la valeur inestimable d’une forêt, d’une espèce animale, d’un écosystème… et les monétisent. Une sorte de nouveau capital naturel que l’on s’échange comme des produits boursiers, en spéculant ou en s’achetant un permis de polluer : c’est ce que font les banques de compensation.

On digresse, on digresse, mais tout cela pour rappeler que non, la nature n’a pas de prix, et que sa valeur est inestimable. Il est triste d’en arriver à un point où des associations doivent faire appel à des cabinets de consulting pour faire comprendre que la destruction des écosystèmes est une perte irrévocable (et non pas uniquement financière), et de constater que le monde n’est prêt à bouger que s’il y voit un intérêt financier. Partir du principe que la Grande Barrière de corail vaut 56 milliards de dollars et qu’il faut donc la protéger n’est pas tant de l’écologie que du capitalisme nauséabond.

Pour aller plus loin, le documentaire édifiant de Sandrine Feydel et Denis Delestrac, Nature, le nouvel eldorado de la finance, est disponible à l'achat ou à la location sur la boutique d'Arte. 

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Par Jeanne Pouget, publié le 26/06/2017

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