Source : Youtube

Quand l’ADN laisse des traces sur YouTube

Les applis le décryptent à merveille, les youtubeurs vous en parlent avec une pudeur feinte : l’ADN est à la mode. Forcément, les coûts de "séquençage" ayant énormément chuté, chacun peut connaître ce qui se trame au fond de ses cellules. Analyse d’un phénomène qui fait saliver le monde, au propre comme au figuré.

© YouTube

Souvenez-vous de vos cours de biologie : au fond de chacune de nos cellules sommeille notre ADN. C’est lui qui détermine, à la naissance, l’ensemble de nos caractéristiques biologiques, des pigments de nos yeux au fonctionnement de nos hormones. Au début des années 1990, les scientifiques ont entrepris une tâche titanesque : "séquencer" l’ADN de l’homme. Ce chantier a duré treize ans et a coûté près de 3 milliards de dollars. Aujourd’hui, un séquençage coûte moins de 100 dollars (environ 85 euros). Et chacun peut recevoir les résultats par courrier ou sur son smartphone en vingt-quatre heures.

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Le séquençage de l’ADN sans prescription médicale est encore interdit en France. Mais sans surprise, des start-up, américaines surtout, se sont ruées sur ce qu’il faut bien appeler un nouveau business, juteux et prometteur. L’une des plus connues, 23andMe, est une filiale d’Alphabet, la maison mère de Google. En ligne, tout est très simple. On commande un test ADN comme un bouquin, à un détail près : il faut fournir, en échange, un petit crachat de salive. L’interface du site est user friendly, et le curieux guidé pas à pas. Le futur est là, à portée de main.
 

© 23andMe

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Tout, tout, tout, vous saurez tout sur vos ancêtres

Pourquoi commander son ADN ? Pour se connaître un peu mieux. Enfin… un poil mieux. L’ADN humain est composé d’environ 25 000 gènes. Et on est très loin d’avoir compris comment tout ça fonctionnait. Mais on a quand même saisi certaines choses et certaines d’entre elles intéressent tout particulièrement les particuliers.
 
Sur le site 23andMe, par exemple, on trouve deux "produits". D’abord, l'"Ancestry Service" à 99 dollars (83 euros), qui offre de connaître ses lointaines origines. Et comme plus d’un million de personnes ont déjà été séquencées sur 23andMe, cela permet de découvrir, éventuellement, de lointains cousins que l’on peut localiser sur Google Map (évidemment). Le second produit, "Health and Ancestry" coûte deux fois plus cher. Avec ce service, en plus d’apprendre les risques que l’on a de développer des maladies génétiques, on bénéficie de tout un tas de conseils pour améliorer son bien-être.

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Utile pour les scientifiques, prisé par les youtubeurs

Les sociétés comme 23andMe n’attirent pas que les particuliers lambda. Elles intéressent d’abord les chercheurs. Car en séquençant des milliards de gènes, on apprend à mieux connaître l’ADN, donc l’homme, et son lot de maladies. Eric Lander, un illustre généticien pionnier du séquençage, déclarait récemment : "Grâce à la capacité d’analyse et de corrélation d’énormes populations d’échantillons, nous allons en apprendre autant sur la génétique des maladies que nous en avons appris dans toute l’histoire de la médecine."
 
Mais voilà. À l’opposé du monde sérieux des chercheurs, le séquençage est devenu très prisé des youtubeurs. Le principe : je me séquence, je reçois des interprétations sur mes résultats puis je commente mes résultats avec la communauté. Tranquille, l’ADN s’est frayé une place au milieu des tutos beauté et du stream de jeux vidéo. Tapez donc "DNA Results" sur YouTube. Les résultats se comptent en milliers. Chez les Français, on est plus timorés, interdiction oblige.

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L’euphorie des pourcentages

Côté US, il y a par exemple cette vidéo relayée par Nova :
 
 
Marilyn, une youtubeuse afro-américaine, commente le résultat du test ancestral de son ADN. Non sans émotion, elle y apprend qu’elle est à 82 % d’origine africaine, 16 % d’origine européenne et 2 % d’origine asiatique. Et de préciser : Mali 19 % ; Cameroun/Congo 1 % ; Côte d’Ivoire/Ghana 1 % ; Bénin/Togo 12 % ; Nigeria 9 % ; Sénégal 7 % ; Afrique centrale 3 % et enfin moins de 1 % pour l’Afrique du Sud-Est. Les pays européens et asiatiques sont tout aussi détaillés, mais on a compris le principe.
 
La vie de Marilyn en a-t-elle été bouleversée ? Non, assure-t-elle. "I’m still me", une habitante de Chicago. Mais, dit-elle, ça l’aide à comprendre des choses. Et ça lui donne un peu plus envie d’aller visiter l’Afrique. La vidéo a été vue plus de 900 000 fois (score correct pour une vidéo américaine). Mais, alors que la youtubeuse incite pourtant ses fans à lui écrire, les commentaires ont été désactivés. On peut assez facilement émettre l’hypothèse suivante : il est probable que la discussion ait dégénéré en propos racistes. La démocratisation du traçage génétique de ses origines va-t-elle renforcer la notion de race ? L’avenir nous le dira.
 
Autre question : ces tests sont-ils fiables ? Tous les youtubeurs en sont intimement persuadés. Certains généticiens, eux, sont plus circonspects et affirment que ces tests comportent une grande marge d’erreur. Une émission de télé américaine a même eu une idée diabolique : faire subir les tests à des triplées et des quadruplées qui, en toute logique, devraient avoir exactement les mêmes résultats. Bilan : dans certains cas, les résultats n’étaient pas les mêmes.

Chic, des habits et des applis !

Quoi qu’il en soit, l’ADN change de visage. Confidentiel à sa naissance, il est devenu techno-hype. Comme le souligne Wired, de plus en plus d’applis apparaissent. Exploragen, par exemple, s’est lancée sur le créneau dodo : envoyez-lui votre ADN, vous saurez quel dormeur vous êtes. Chic, l’ADN l’est aussi. La start-up Dot One vous propose une écharpe aux couleurs des 0,1 % de gènes qui font de vous un être "unique au monde". Et un peu fortuné au passage, puisque vos gènes symbolisés sur textile vous coûteront tout de même 250 dollars (210 euros). Vous êtes complètement géno-addict ? Commandez donc le tapis à 950 dollars (800 euros).

Comme pour tout nouveau phénomène, il faudra bien trouver un nom à cet engouement biologique massif. Voici quelques modestes propositions – mais la tâche n’est pas aisée : l’ADNisation (un peu moche et long) ; l’ADNomania (connoté années 1990) ; l’ADN en marche (trop politique, non ?). Vous avez une idée ? Ne vous gènez surtout pas (got it ?), partagez-la.

Par Pierre Schneidermann, publié le 03/08/2017

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