AccueilÉDITO

Titanic et Friends sauveront-ils la Corée du Nord ?

Publié le

par Anaïs Chatellier

The Wired a rencontré des militants nord-coréens exilés qui introduisent illégalement des films et séries interdits par le régime dans le but de contrer la propagande qui sévit dans leur pays d'origine.

Placée 179 sur 180 pays dans le classement mondial de la liberté de la presse, la Corée du Nord où la censure et la propagande sont routine, interdit la plupart des films et séries américaines. Afin de lutter contre le régime totalitaire de Kim Jong-un et d'éveiller la conscience des habitants, plusieurs Nord-Coréens exilés ont décidé de lancer un réseau de contrebande de pop culture américaine. Le journaliste Andy Greenberg a rencontré plusieurs de ces personnes pour une enquête très intéressante publiée sur le site américain The Wired intitulée "Le complot pour libérer la Corée du Nord avec des épisodes de contrebande de Friends".

La bande de <em>Friends </em>

Kang Chol-hwan, l'homme qui envoie des clés USB en Corée du Nord

Son enquête aura mené Andy Greenberg jusqu'à la frontière nord-coréenne, en compagnie d'un trio de contrebandiers, bien décidés à faire passer un peu de culture étrangère au-delà des barrières. Il suit ainsi, Jung Kwang-il, le chef du trio qui, sac en plastique sur le dos contenant 200 clés USB et 300 cartes micros SD soigneusement emballées, s'apprête à tendre ce précieux paquet numérique à un douanier corrompu. Car pour soudoyer les gardes, Jung n'a pas oublié d'inclure dans le pactole cigarettes, alcool, ordinateurs portables et près de 1000 dollars.

Environ 3000 clés USB remplies de films étrangers, de musique, ou de ebooks sont ainsi introduits chaque année en Corée du Nord. L'opération est orchestrée par l'association North Korea Strategy Center dont le but est d' "aider les transfuges, de promouvoir l'information libre et de plaider pour la démocratie et le respect des droits de l'Homme en Corée du Nord". Il faut dire que son créateur Kang Chol-hwan a subi de plein fouet la dictature nord-coréenne dès le plus jeune âge.

En effet, à 9 ans, Kang Chol-hwan se retrouve avec toute sa famille dans un camp de rééducation car son grand-père, haut dirigeant du gouvernement, est reconnu coupable de haute trahison. Il aura passé près de dix ans enchaînant l'école où la propagande du régime est inculquée et les travaux forcés, jusqu'au jour où sa famille est enfin libérée. Trois ans plus tard, il découvre alors les joies de la radio pirate, entre émissions critiquant le gouvernement, actualité internationale et morceaux de Michael Jackson. Dénoncé par un de ses proches, il fuit le pays de peur d'être enfermé à nouveau dans un camp. Un périple qu'il raconte dans Aquariums of Pyongyang, en espérant que cela soulèvera les consciences. Bien qu'invité par George W. Bush, Kang se rend compte que le changement doit venir de l'intérieur.

"Jack, je vole", Kate Winslet et Leonardo DiCaprio dans <em>Titanic</em> de James Cameron.

Desperate Housewives, Friends ou encore Titanic

Aujourd'hui, son organisation est devenue l'un des plus grands mouvements qui font de la contrebande régulière de données en Corée du Nord, nous explique The Wired. Avec 15 membres du personnel payés, il compte bien réaliser son objectif : renverser le gouvernement nord-coréen. Et pour cela pas besoin de drones ni d'armes à feu, mais d'une bonne dose de culture pour ouvrir les habitants de son pays d'origine aux conditions de vie à l'étranger.

Il compare d'ailleurs les clés USB qu'il fournit à la "pilule rouge" proposée par Morpheus dans Matrix qui permet de "découvrir la vérité". Car pour lui, si le régime de Kim Jong-un est encore en place, c'est parce que la grande majorité des habitants croient en son idéologie. Si elle est mise à mal, cela pourrait permettre de soulever les masses. Il explique ainsi au journaliste de The Wired :

Quand les Nord-Coréens regardent Desperate Housewives, ils voient que les Américains ne sont pas tous des impérialistes amoureux de la guerre. Ils voient le loisir, la liberté. Ils réalisent que ce n'est pas l'ennemi, que c'est ce qu'ils veulent pour eux-mêmes. Cela contredit tout ce qui leur a été inculqué. Et quand cela se produit, une révolution dans les esprits peut commencer.

De son côté, Yeondi Park, qui fait également partie du North Corea Strategic Center, a commencé à se poser des questions en visionnant illégalement Titanic. "En Corée du Nord, on nous apprenait qu'il fallait mourir pour le régime. Dans ce film, je me suis dit, "whaoo", il meurt pour la fille qu'il aime. J'ai alors pensé : "Comment quelqu'un peut faire ça et ne pas se faire exécuter ?", raconte-t-elle. Quant à Jung, il estime que pour chaque clé USB qu'il fait passer à la frontière, il touche une centaine de Nord-Coréens qui commencent à se poser des questions sur leur mode de vie. Et même le film L'interview qui tue !, dans lequel Kim Jong-un se fait assassiner par Seth Rogen et James Franco, a réussi à s'infiltrer au même titre que La vie des autres de Von Donnersmarck,  Le Dictateur de Charlie Chaplin ou encore la sitcom Friends.

Une contrebande qui n'est pas non plus donnée puisque comme l'explique l'article de The Wired, le prix d'une clé USB équivaut à un mois de salaire d'une famille moyenne en Corée du Nord. Une somme importante donc et un geste non sans risque pour les personnes qui gardent cachés sous un matelas des DVD interdits.

Ulrich Mühe dans le rôle de Hauptmann Gerd Wiesler dans <em>La vie des autres</em>.

Kim Heung-kwang, du policier à l'exilé

Afin de nous éclairer sur la répression gouvernementale, le journaliste a également interviewé Kim Heung-kwang. Son témoignage est en effet intéressant puisque d'informaticien, il est devenu policier chargé de trouver la contrebande digitale chez les personnes. À cette époque, il était fier d'envoyer ces "criminels" pendant quelques semaines dans des camps de redressement, persuadé du bienfondé de sa mission. Mais à force d'accumuler les DVD et de ebooks interdits, la tentation est trop forte et il se met à lire et à regarder les contenus confisqués.

Balancé par un de ses collègues, il est alors arrêté, torturé et envoyé à son tour dans un camp de rééducation. Après un an, il fuit son pays et décide de créer l'association North Korea Intellectuals Solidarity en Corée du Sud, qui envoie également des contenus illégaux de l'autre côté de la frontière ainsi que de courts documentaires éducatifs réalisés par ses soins.

Tous espèrent ainsi provoquer un soulèvement populaire, un "printemps arabe version nord-coréenne". "En ce moment, peut-être 30 % de la population en Corée du Nord connaît le monde extérieur. Si on atteint 50%, cela représente assez de personnes pour commencer à faire des demandes, pour commencer à faire des changements", confie Kang Chol-hwan à The Wired. Selon lui, il ne s'agit que d'une question de temps et il estime que la chute du gouvernement devrait avoir lieu d'ici une dizaine d'années.

À voir aussi sur konbini :