États-Unis : une appli pour éviter les "quartiers chauds" fait polémique

Deux Américains ont créé une application qui permet d'éviter des quartiers "craignos" géolocalisés par les utilisateurs eux-mêmes. SketchFactor, inquiétant outil de ségrégation urbaine et raciale.

Un Américain se promène dans les rues de New-York. iPhone à la main, il se connecte à "SketchFactor", l'application qu'il vient de télécharger depuis l'Apple Store. À l'écran, une carte de la ville. Sur cette carte, des indicateurs, variant du vert au rouge selon le taux de dangerosité du quartier qu'ils représentent.

Une icône rouge ? Lieu à éviter absolument. Enfin, selon les utilisateurs. Car oui, l'appli repose sur un système de crowdsourcing. Les quartiers sont géolocalisés par les citadins eux-mêmes, qui répertorient sur une carte de la ville les endroits où ils ont été "témoins d'une situation douteuse" (sketchy, en anglais, d'où le nom de l'app).

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Une situation douteuse... à leurs yeux. Et c'est là que ça coince.

Captures d'écran de l'application Sketch

Captures d'écran de l'application SketchFactor.

C'est l'appli qui craint, pas le quartier

Cette application, créée par deux New Yorkais, part d'une bonne volonté. Mais il y a un léger hic : juger les quartiers comme "craignos". Et le jugement fait appel à la perception de chacun, propre à l'utilisateur, qui représente sa vision des choses mais pas forcément la réalité. Elle peut varier d'une personne à une autre, se voir être plus ou moins faussée, influencée, exagérée par la culture, des éléments extérieurs, l'humeur du sujet sur le moment ou tout simplement le temps qu'il fait.

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Revenons sur le terme qui représente l'appli. "Sketchy" : situation "qui craint". Comment sommes-nous censés définir cette définition qui elle-même n'est pas définissable d'un point de vue objectif ? Selon le blog de l'équipe de SketchFactor, cela signifie "un événement qui met mal à l'aise, un événement qui sort de l'ordinaire".

Personnellement, il n'y a pas plus tard qu'hier, un homme que j'ai croisé par hasard dans la rue à une heure X et dans un lieu Y m'a mis mal à l'aise en m'interpellant d'une façon assez agressive. Cet homme sortait de l'ordinaire, l'événement aussi. Dois-je pour autant le signaler et déconseiller le quartier dans lequel j'habite qui, d'ordinaire, est un endroit relativement tranquille ? Les loups se déplacent, courent toutes les rues, et les rues ne couvent pas que des loups. Encore heureux.

Un outil de ségrégation urbaine et raciale

Résultat : l'application a été vivement critiquée par la presse anglo-saxonne, et la polémique va tout aussi loin aux États-Unis. Le racisme est évoqué. Un Blanc sera-t-il amené à signaler un quartier Noir juste parce qu'il s'y sent "mal à l'aise" ? Le déconseillera-t-il juste parce que, pour lui, ce lieu "sort de son ordinaire" ?

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Les créateurs de l'appli ont beau se défendre en compilant leurs arguments dans une tribune publiée sur leur site, leur application reste bancale aux yeux des Américains. Le Huffington Post US n'y va pas de main morte lui non plus pour présenter le phénomène : "Des Blancs créent une application pour éviter, hum, les zones "louches"" ; et ajoute :

Cela pourrait être très bien, sauf que l'application repose en grande partie sur un système de notation Yelp fondé sur les opinions personnelles des Américains, peuple historiquement connu pour dissimuler sa vision raciste derrière des mots comme "dangereux" et "drogue". 

La "bonne volonté" derrière ce projet peut très vite s'avérer néfaste, en ouvrant la porte à toutes sortes de stéréotypes. Ou quand l'application devient un outil virtuel de ségrégation urbaine, voire raciale.

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SketchFactor ? Un véritable sketch.

Par Rachid Majdoub, publié le 13/08/2014

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