AccueilÉDITO

Les plateformes du darknet n’ont que peu d’influence sur le trafic de drogue mondial

Publié le

par Thibault Prévost

Une étude de l’Oxford Internet Institute révèle que les circuits de vente de drogue via la plateforme Tor n’ont pas rendu les produits plus accessibles.

(© Oxford Internet Institute)

(© Oxford Internet Institute)

(© Oxford Internet Institute)

Contrairement aux fantasmes allègrement répandus dans la société civile, le "darknet", cet Internet anonyme et chiffré accessible grâce au navigateur Tor, qui héberge un grand nombre de plateformes d’achat et de vente de produits illicites, n’a pas eu d’impact significatif sur les circuits traditionnels de trafic de drogue à l’échelle mondiale : telle est la conclusion d’une étude de trois chercheurs de l’Oxford Internet Institute, parue début janvier, qui dresse une cartographie détaillée de plusieurs plateformes majeures du réseau. Non, le darknet n’est donc pas devenu une sorte d’Amazon de la drogue, mais son fonctionnement serait plutôt comparable à celui d’un site comme Le Bon Coin - en un poil plus opaque, quand même.

L’étude des chercheurs britanniques se concentre sur quatre des plus importantes plateformes d’achat du réseau anonyme : AlphaBay, fermé en juillet 2017, TradeRoute, mis hors ligne en octobre dernier, Valhalla et Hansa (étonnamment, le site le plus utilisé du darknet, Dream Market, brièvement fermé en octobre, n’apparaît pas dans l’étude). À l’aide de robots d’indexation, qui explorent automatiquement des sites Web, les chercheurs ont pu collecter les données d’environ 1,5 million de transactions effectuées entre juin et juillet 2017, limitées à trois produits (cocaïne, opiacés et cannabis) et accompagnées de commentaires - à ce stade, il est nécessaire de comprendre que contrairement au clear web, l’anonymat total garanti par le dark web permet paradoxalement à ses utilisateurs de laisser des opinions souvent étayées sur la prestation de tel ou tel vendeur, ce qui permet ensuite à celui-ci de gagner la confiance d’autres clients et de faire fructifier ses affaires. Le produit est peut-être illégal, mais le site fonctionne de la même manière qu’Ebay : sur la réputation.

Circuit court

Une fois ces données empiriques compilées, les chercheurs ont constitué des cartes montrant les zones de production des substances et lez zones où elles sont commercialisées. Sans surprise, aucune des trois drogues étudiées n’est envoyée dans des zones géographiques différentes de celles où se trouvent les vendeurs. De fait, le marché du darknet ne modifie absolument pas les circuits traditionnels de trafic de drogue instaurés par les cartels ; les vendeurs anonymes derrière les plateformes d’échange récupèrent probablement leur marchandise auprès de grossistes implantés en Europe et aux États-Unis avant de la revendre au détail, exerçant de facto la même activité qu’un dealer IRL, situé en bout de chaîne et alimentant un marché local. Une seule exception : les opiacés, pour lesquels les chercheurs avouent ne pas avoir pu tracer de modèle.

Quant aux marchés où l’offre de drogue est déjà abondante et diversifiée, comme l’Europe, le darknet n’a pas rendu l’achat particulièrement plus accessible, expliquent les chercheurs (une opinion à nuancer, cependant : le Global Drug Survey de 2017, la plus grande étude statistique annuelle sur la consommation de drogue en Europe, démontrait qu’au Royaume-Uni, l’utilisation du darknet avait doublé en trois ans, passant de 12 à 25 % des sondés). Seule différence, peut-être : en achetant en ligne, grâce au système de note des vendeurs, la probabilité d’acheter des produits très coupés ou de "mauvaise qualité" est foncièrement moindre.

Entre 2012 et 2016, relevait The Economist, l’économie des drogues sur le darknet était passée d’une quinzaine de millions à environ 150 millions de dollars au moment de la fermeture de Silk Road 2 (à titre de comparaison, le marché mondial de la drogue IRL était estimé à 300 milliards de dollars par les Nations unies). Depuis, le marché s’est atomisé, rendant plus difficile toute tentative de mesure. Selon l’étude, les plus gros réservoirs à consommateurs (70 % du trafic mondial) se trouvent aux États-Unis, en Australie, au Royaume-Uni, en Allemagne et aux Pays-Bas, et "la géographie des marchés du darknet est surtout déterminée par la demande des consommateurs, et non par une nouvelle demande impulsée par les différents marchés." L’économie de la drogue en ligne respecte donc les fondamentaux mis en place par le trafic de rue : réseaux de production d’un côté, réseaux de vente de l’autre, et chacun chez soi.

À voir aussi sur konbini :