Quelle place pour les femmes dans l'electro ?

"Les chiffres ne mentent pas". Une infographie réalisée par Thump démontre le sexisme qui règne dans le monde de l’électro. Nous avons interviewé plusieurs DJ afin de connaître leur avis sur la question.

Alors que l’audience de la musique électronique ne cesse d’augmenter et que les recherches tendent à montrer que le public est paritaire, les artistes féminines triment encore pour se faire une place et sortir de l'ombre de leurs homologues masculins. "Les chiffres ne mentent pas" selon Thump et les DJ nous l'ont confirmé. Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir du talent. Miss Kittin, Ellen Allien, Louisahhh!!!, Alice Cornélus et Fei Fei en sont les témoins.

Il semblerait que les femmes sont bien souvent délaissées par les programmateurs musicaux et beaucoup de festivals viennent confirmer cette tendance par leur line-up. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir des artistes de qualité à disposition. Celles qui marchent dans les pas d’Anja Schneider, Xosar ou Clara 3000 ne manquent pas. Bien au contraire, leurs pages foisonnent sur les réseaux sociaux et chaque jour qui passe est témoin d’une nouvelle révélation musicale.

Les femmes, grandes exclues des programmations ?

Extrait de l'infographie réalisée par Thump sur le pourcentage de femmes dans les festivals.

Extrait de l'infographie réalisée par Thump sur le pourcentage de femmes dans les festivals

Pourtant, Thump nous démontre que les femmes sont aux abonnées absentes lors des plus grands festivals. Outre-Atlantique, le site a répertorié 13 femmes sur 207 artistes au Ultra Music Festival de Miami, 3 sur 113 au Festival Electric Zoo de New-York et la liste n’en finit pas de démontrer la mauvaise volonté des organisateurs.

En France, le constat n’est pas vraiment mieux. Aux Nuits Sonores, fameux festival d’électro qui anime Lyon depuis treize ans, Nina Kraviz apparaissait comme la seule femme en tête d’affiche ; à Dour comme au Name la programmation était très majoritairement masculine et ce même avec une marraine de renommée, Ellen Allien du label BPitch Contrel. Alice Cornélus aka. Cocorosée, présidente de l'association WMN! qui s'intéresse à la place des femmes dans la société, s'en indigne:

Sexisme, machisme, indifférence ? Je pense qu’il faut aussi poser la question à ceux et celles qui sont responsables de la programmation des festivals, des clubs et également aux rédacteurs des magazines qui font bien souvent l’impasse sur les créations sonores, les projets artistiques des femmes.

Alors pour contrer ce phénomène, il existe plusieurs initiatives telles que les line-up 100% féminins qui fleurissent dans le monde de la nuit. Avec pour objectif la mise en avant des talents féminins, ces soirées semblent à première vue être l’occasion rêvée de prouver au monde que les femmes aussi ont du talent. Des réseaux comme Guérilla Girls fondé en 1985, female:pressure à Berlin ou encore Les femmes s'en Mêlent qui propose “un festival militant, solidaire, défricheur et indispensable et 100% féminin” s'inscrivent clairement dans cette lignée.

Pour Alice, ces événements sont importants car ils permettent de rappeler que les femmes sont bien présentes, qu'elles ont du talent, qu'elles produisent et qu'elles veulent aussi vivre de leur art. "Arrêtons de faire comme si elles n’existaient pas et que l’HIStory soit aussi HERstory parce que le monde évolue comme dans la réalité avec des hommes et des femmes !" ajoute-t-elle tout en regrettant que la parité ne soit pas quelque chose de naturel.

Aussi, selon Pierre-Marie Oullion, programmateur des Nuits Sonores, booker des femmes juste pour faire illusion de parité n'est pas non plus la solution :

C’est une question qu’on s’est souvent posée. Mais je trouverais ça dommage qu’on se donne ça comme critère de programmation d'avoir des femmes. On programme plus sur un historique, l'esthétique d’un line-up, une ouverture d’esprit.

Miss Kittin lors du festival We love Space en 2012.

Miss Kittin lors du festival We love Space en 2012

Il reste que les femmes sont bien souvent reléguées en bas de l’affiche et malgré une dynamique féminine très positive dans le milieu de la nuit, les grands noms se font rares. Les classements en témoignent, les hommes bénéficient d’une confiance de l’industrie musicale supérieure aux femmes. Pour Ellen Allien, "il y a vraiment une entraide entre les hommes". Un avis partagé par Miss Kittin, DJ française de renommée internationale :

Nous devons tout le temps faire face à cela, pour les hommes c'est beaucoup moins compliqué, surtout qu'ils bossent en réseau et se pistonnent à tout va. Il faut vraiment être solide pour se faire respecter et accepter. Il faut être irréprochable et c'est beaucoup, beaucoup de travail. Les hommes continuent de croire que les femmes ne peuvent pas être meilleure DJ qu'eux, ils sont toujours en compétition.

Labels et agences, encore des efforts à faire

Les intermédiaires entre l’artiste et la scène semblent en grande partie responsables du sexisme ambiant. Alors qu’ils ont vocation à professionnaliser le travail des artistes, les labels et agences de booking ainsi que leur sélection drastiquement excluante pour les femmes semblent être un frein dans l’avancement de ces dernières.

Ainsi, toujours selon Thump, les agences recensent très peu de femmes. Bien sûr quelques grands noms apparaissent, mais il est possible d’y totaliser une moyenne d’à peine 7% d’artistes féminines. Majors comme indépendantes sont à la traîne sur la question paritaire.

Extrait de l'infographie réalisée par Thump sur le nombre de femmes dans les agences.

Extrait de l'infographie réalisée par Thump sur le nombre de femmes dans les agences

Certains labels et agences de booking tentent néanmoins de se démarquer. C’est le cas de Kill the DJ, label qui compte parmi ses poulains un bon nombre de grands noms de l’electro. Né au Pulp, berceau de l’empowerment et d’une bonne partie des talents d’aujourd’hui, Kill the DJ se revendique comme un label engagé. Chloé, C.A.R, Jennifer Cardini ou Léonie Pernet, autant de DJ qui ont fait leurs preuves en Europe comme dans le monde, en sont le fruit.

Kill the DJ produit, soutient et donne de la visibilité à ses artistes féminines pour les propulser sur le devant de la scène. Cette dynamique, bien trop rare, semble ainsi être la clef de la réussite en la matière.

Désormais, de nombreuses femmes DJ créent également leur propre label. Un moyen pour elles de s’affirmer face au milieu masculin ou d'exprimer ce besoin de reconnaissance ? Pas si sûr. Il semblerait davantage que la création de label par des femmes s’inscrit dans une mouvance générale, comme l’explique Pierre-Marie Oullion :

Il n’y a jamais eu autant de label qui se sont créés. C’est certainement une volonté de la part des artistes d’avoir une certaine liberté, mais je ne pense pas que ce soit spécifique aux Djettes. Il y a une constellation de labels qui font émerger de nouveaux sons, de nouvelles têtes, des labels à forte identité, c’est une époque merveilleuse.

Les médias, acteurs du sexisme

Lourde en préjugés et en sexisme ordinaire, la promotion des travaux artistiques relève parfois de l’épreuve pour les femmes qui y sont confrontées. "J'ai toujours ce sentiment d'être cataloguée en tant que 'femme DJ' quand on me pose des questions relatives à mon genre, comme on ferait pour un DJ de couleur noire par exemple. Ça me dérange" nous affirme Miss Kittin.

Quantitativement, les hommes prennent déjà le dessus dans les médias. Mais ce n’est pas tout. Quand une artiste peut prétendre accéder au relai médiatique, encore faut-il que l’on décide de ne parler que de sa vie professionnelle.

En effet, lorsque Nina Kraviz, DJ reconnue par ses pairs pour son talent, suivie lors d'une de ses tournées pour un reportage, accorde une interview dans un bain, les médias s'enflamment, on entend de toutes parts que les femmes DJ ont besoin de montrer davantage leurs atouts physiques pour pouvoir être produites, on parle même de Bathgate ou Bubble gate. Comme le dit de manière très drôle Miss Kittin : "Un exemple parfait de ce qui se passe. Ils se sont acharnées sur elle alors qu'ils se sont tous précipités pour regarder cette vidéo !"

Objectivées par la société dans sa globalité, les femmes ne le sont pas moins par les médias. Bien plus souvent décrites pour leur apparence charnelle que comme tête pensante, les critères de mise en avant des artistes féminines ne semblent pas être les mêmes que ceux des hommes.  "Je suis un peu au bord de la dépression dès que ce sujet pointe à nouveau le bout de son nez" nous confie Jennifer Cardini au sujet de l’évocation systématique de la place des femmes dans la musique lors de ses interviews.

Le sujet de départ importe peu, les questions soulevées dans les articles concernant les femmes finissent souvent par tourner autour de l’apparence, de la légitimité des femmes dans le milieu de la nuit ou de leur vie privée. Les illustrations sont lascives, de préférence, à l’image du bain de Nina Kraviz qui s’invite dans beaucoup de médias pour illustrer ses travaux, et les questions techniques sont minoritaires, on leur préfère les traditionnelles questions sur le sexisme ou sur la difficulté à s’inscrire sur la durée dans le milieu.

Aussi, nombre de femmes ont pris le parti de jouer avec cette image et certaines se retrouvent parfois en haut de l’affiche grâce à l’exploitation des critères sexistes. Pierre-Marie Oullion, programmateur des Nuits Sonores affirme que "ce qui fait du mal, par exemple, c’est lorsqu’à Ibiza les femmes sont relayées en tant que poupées qui sont là juste pour changer de disque, un peu à l’arrache. Dans le cas de Nina Kraviz et l’histoire du bain, elle en joue un peu, c’est une forme de mise en avant mais j’ai trouvé le jeu médiatique un peu dur. Elle s’est construite grâce à sa musique, elle l’a prouvé".

Malheureusement pour la profession, la visibilité accordée à des femmes actrices du sexisme dessert la cause et entretient toujours plus le manque de crédibilité des DJ féminines.

Capture d'écran sur Google de la recherche "female DJ".

Capture d'écran sur Google de la recherche "female DJ"

Le sexisme ordinaire, un poids sur la carrière des femmes

Le plafond de verre n’est pas inhérent aux métiers traditionnels. Les femmes sont chaque jour remises en question à propos de leur légitimité même dans le milieu de la nuit. Même leurs salaires viennent nous rappeler que la domination masculine n’est pas morte, comme nous le rappelle Miss Kittin et Alice Cornélus. Le classement Forbes en est le témoin : parmi les 12 DJ les mieux payés, pas une seule femme à l’horizon. La culture électronique semble rester une affaire d’hommes dans bien souvent des cas.

"Être une femme dans l'électro est un vrai challenge", nous confirme Fei Fei, DJ américaine que beaucoup de médias qualifient de "bad girl de l'EDM". "Un vrai challenge pour être considéré non pas parce qu'on est une femme ou qu'on est 'bonne' mais parce que l'on apprivoise les platines et que le public se fait embarquer".

Aussi, la musique électronique repose sur l’utilisation de la technologie, très longtemps accaparée par les hommes. Il n’y a qu’à voir les statistiques concernant les élèves ingénieurs, dont les classes sont composées en moyenne de 71,9% d’hommes en 2012-2013. Cette tradition à dominante masculine suffit déjà à exclure la possibilité pour les femmes de maîtriser les outils électroniques dans l’imaginaire collectif. C’est ce que nous confirme Alice Cornélius :

Je suis étonnée d’entendre des propos d’un autre temps, comme lors du débat Game Boy is Over au festival Nemo 2013. Un homme du public a affirmé que pour lui, il y avait plus de femmes dans le milieu car les machines étaient toujours plus simples à utiliser !

Et c'est sans compter le sexisme ordinaire et sa vision de la femme douce et fragile qui viennent quant à eux inscrire les artistes féminines dans un registre frais et dansant. Les relations sociales genrées les maintiennent en dehors de l’univers techno qu’elles arrivent pourtant à dompter, parfois mieux que quiconque.

Louisahhh!!! au Hard festival d'août 2014.

Louisahhh!!! au Hard festival d'août 2014. (Crédit Image : Glenjamn)

Vers une évolution des mentalités

Il arrive que les femmes elles-mêmes soient imprégnées par le sexisme ambiant, c'est du moins ce que nous confie Louisahhh!!!, figure féminine du label Bromance :

Je dois revoir mon propre jugement critique et parfois sévère au sujet des filles qui mixent et qui sont à la traine par rapport aux hommes qui m’entourent. Je ressens souvent une part de scepticisme envers d’autres filles du monde de la nuit. C’est triste. Je sens vraiment que l’on est culturellement formées pour se monter les unes contre les autres et en ce moment je ressens le besoin d’essayer d’être une femme parmi les femmes.

D'ailleurs, pour Alice Cornélus, le sexisme dans le monde de l'électro n'est que "le reflet de nos sociétés". "Les femmes dans l'Art ont souvent été marginalisées, elle ont bravé les interdits et n'ont été que très rarement considérées à l'égal des hommes", rappelle-t-elle.

Si les chiffres sont parfois alarmants, l'évolution des mentalités semblent en bonne voie. Ellen Allien a d'ailleurs choisi cette musique parce qu'elle s'y sentait bien en tant qu'artiste et femme. "Je pense que la place des femmes dans le hip-hop est pire. Dans le monde de l'électro, j'ai rencontré des gens modernes", nous confie-t-elle. Et même si les hommes tendent toujours à dominer le milieu de la musique électronique, celle-ci reste optimiste :

On avait l'habitude de dire que les femmes ne peuvent pas être DJ ou produire de la musique... Maintenant aucun doute, elles peuvent le faire !

Article co-écrit avec Anaïs Chatellier.

Par Aline Cantos, publié le 19/01/2015