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"Parti pris", un podcast politique de six épisodes consacré aux abstentionnistes

Publié le

par Cyrielle Bedu

Dans un documentaire sonore, les journalistes Andréane Meslard et Camille Romano se sont intéressées au sujet de l’abstention, trop peu et souvent mal traité dans les médias, selon elles. Elles ont ainsi donné la parole à des abstentionnistes aux parcours et aux profils différents. Un résultat épatant, réalisé avec sérieux et décontraction.

Comment parler d’abstention ? Comment s’intéresser à un phénomène qui n’a ni visage, ni revendication unique ? Comment sortir des clichés traditionnellement véhiculés par la politique et les médias, et traiter un sujet qui n’est habituellement que survolé ? C’est pour répondre à toutes ces questions que Camille Romano et Andréane Meslard ont réalisé un documentaire sonore sur le sujet. Un podcast en six épisodes d’une vingtaine de minutes, pour être plus précis, produit par Nouvelles Écoutes, la société à l’origine de la merveilleuse émission féministe "La Poudre".

Konbini | Pourquoi avez-vous décidé de faire un podcast sur l’abstention ?

Camille | Ce n’était pas une évidence d’utiliser ce format. On savait depuis un moment qu’on voulait aborder ce sujet. Fin 2016, on trouvait qu’à quelques mois de la présidentielle, on ne parlait pas assez de ces personnes qui disaient qu’elles n’iraient pas voter. En novembre, on sentait pourtant déjà que la campagne présidentielle serait nulle, qu’il ne serait pas question de fond, mais principalement de bisbilles…  Nous voulions parler de ce thème qui est souvent traité de façon biaisée. On venait de sortir d’école de journalisme, on ne travaillait pas encore à l’époque, alors on a voulu en profiter pour parler d’abstention avec des abstentionnistes. Au début, c’était censé être un gros web-documentaire…

Andréane | On pensait au web-documentaire parce qu’on voulait traiter ce sujet de toutes les manières possibles et imaginables : avec de la vidéo, du son et de l’écrit… Mais au fur et à mesure de notre réflexion, on a décidé de réduire tout cela, pour ne se concentrer que sur la voix et le témoignage de quelques personnes. On aimait toutes les deux l’idée d’avoir de longues conversations avec les gens, et on avait constaté que c’était justement ça qui manquait cruellement au traitement du thème. De vraies discussions. On a donc donné la parole à des abstentionnistes pour essayer de comprendre les tenants et les aboutissants de leurs choix. Le son a permis de créer une vraie intimité avec les personnes que l’on a interrogées.

Dans les six épisodes de votre podcast, vous interrogez donc trois abstentionnistes : Tatiana, Samir et Christian. 

Camille | Oui, même si on avait conscience que de ne parler qu’à trois personnes d’un phénomène aussi diversifié que l’abstention, n’était pas forcément suffisant… Au début, dans le web-documentaire que nous avions envisagé de faire, on voulait interviewer quinze abstentionnistes pour avoir une palette plus représentative ! Les trois personnes que nous avons finalement choisies ne représentent évidemment pas à elles seules tous les abstentionnistes, mais on les a gardées parce qu’elles avaient les parcours les plus intéressants. On avait aussi envie d’avoir une certaine diversité, au niveau de l’âge, du sexe, des origines, du lieu d’habitation des personnes que l’on interrogerait. Parce qu’on ne peut pas parler de phénomènes sociaux sans se demander : "Est-ce que ça touche des personnes différentes de moi, qui suis une jeune femme blanche issue d’une classe plutôt favorisée ?" L’abstention concerne des gens très divers, qui ont fait ce choix pour des raisons différentes. C’était donc important d’avoir une fille, une personne qui vit en Seine-Saint-Denis, dans le 93 (le département où les gens votent le moins en France), et une personne plus âgée aussi.

Andréane | Nous sommes allées interviewer chacun de ces trois abstentionnistes très souvent, tout au long de la campagne présidentielle. On a commencé au mois de novembre et les derniers épisodes du documentaire seront enregistrés le soir du second tour de la présidentielle. Les trois personnes que nous avons suivies sont toutes passionnées par la politique, elles s’informent beaucoup… Elles sont loin des clichés que l’on peut souvent avoir sur les abstentionnistes.

Avec ce podcast, vous aviez envie de donner de la visibilité à un phénomène qui n’en a pas, selon vous ?

Camille | Oui, clairement. Il y a ce cliché de l’abstentionniste qui va à la pêche le jour du vote, parce qu’il s’en fout de la politique et des élections. Alors c’est vrai qu’il y a des gens comme ça, des gens qui s’en foutent et qui n’ont pas voté depuis des années. Mais il y a aussi d’autres gens qui ont des motivations différentes… Et on a trouvé que le traitement médiatique autour de l’abstention était un peu limité, condescendant, voire "classiste" par moments…

Andréane | C’est un peu comme si les gens qui ne votaient pas étaient des personnes qui ne comprenaient rien, qui ne saisissaient pas l’enjeu qu’ils avaient entre leurs mains de pouvoir choisir leurs dirigeants. Le traitement est souvent dans ce prisme-là. Quand il n’y a pas de culpabilisation… C’était important pour nous de montrer autre chose.

Et c’était aussi important d’entremêler ces témoignages de paroles d’experts, de chercheurs qui ont travaillé sur cette question ?

Camille | Oui, parce que l’abstention est un phénomène large qu’on est loin de maîtriser complètement.

Andréane | On ne savait pas grand-chose dessus au début. Moi j’en savais surtout ce que j’en voyais dans les médias, ce que j’en entendais autour de moi… C’était important de pouvoir s’appuyer sur des bases, d’avoir quelques repères. Dans le premier épisode du podcast, on interroge par exemple la chercheuse Céline Braconnier, qui a coécrit un livre intitulé La Démocratie de l’abstention. Elle a travaillé sur le terrain et étudié ce sujet pendant plusieurs années. Elle sait donc des choses que l’on ne connaissait pas. Mais même si des experts sont présents dans ce documentaire, ce sont quand même les témoignages d’abstentionnistes que l’on entend le plus dans la série.

Vous sortez le premier épisode de votre podcast politique la nuit du second tour de la présidentielle ? Est-ce que vous aviez peur d’influencer les électeurs ?

Camille | Non, pour être honnête, c’est d’abord une question de délai de production, car c’est un documentaire qui est assez long à produire… Mais c’est au final aussi symbolique de sortir ce documentaire sur l’abstention le soir du second tour d’une élection présidentielle, un scrutin où il n’y a habituellement pas beaucoup d’abstention. Ça a quand même été une sacrée surprise pour nous de voir le taux d’abstention au premier tour de cette élection présidentielle [22,23 %, ndlr]. On sait que pour le second tour, l’abstention sera attendue au tournant. Cela rend donc encore plus pertinente la diffusion du premier épisode du podcast le soir du second tour.

Andréane | On permettra aussi aux gens de se replonger dans l’élection d’un point de vue différent. Avec ce documentaire, chaque dimanche pendant six semaines, on veut faire revivre la campagne électorale, d’un autre œil. Après la tempête qu’a été cette longue campagne électorale, ça peut être intéressant pour les gens, de se caler entre deux élections (la présidentielle et les législatives), pour mieux comprendre les ressorts du phénomène de l’abstention.

Camille | D’autant que l’abstention aux dernières élections législatives était de près de 45 %… C’est un sujet qu’il faut prendre en compte.

Avez-vous rencontré des difficultés à faire ce documentaire sur l’abstention ? 

Andréane | On a essayé d’interroger des politiques sur la question, parce qu’on peut difficilement parler de ce sujet sans avoir l’avis de personnes qui se sont présentées à un scrutin. Mais on n’a pas eu de réponses positives de la part des principaux candidats à la présidentielle. L’abstention ne fait pas partie de leur agenda, ils ont du mal à en parler.

Camille | On pense qu’ils ne veulent pas parler d’un sujet qui les décrédibilise. Ils savent qu’en parler, c’est reconnaître qu’il y a un problème. Pourtant, 22,23 % d’électeurs se sont abstenus au premier tour de la présidentielle, représentent un cinquième de la population ! On ne peut pas faire comme s’ils ne comptaient pas. Ni comme s’ils ne comprenaient tous pas les ressorts d’une élection. Les politiques donnent parfois de petits sucres en annonçant qu’ils prendront en compte le vote blanc, ou qu’ils chercheront à impliquer les abstentionnistes en faisant des référendums d’initiative populaire… Soit. Mais le fait est qu’il reste compliqué de parler sérieusement de l’abstention avec eux, sans qu’il fasse de la langue de bois ou de la propagande électorale.

Parti pris, un documentaire sonore en six épisodes de Camille Romano et Andréane Meslard, diffusé chaque dimanche soir sur Nouvelles Ecoutes du 7 mai au 11 juin.

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