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Paris-Beyrouth, une solidarité à géométrie variable ?

Publié le

par Thibault Prévost

La vague d'émotion mondiale née à la suite des attentats de Paris a en partie éclipsé médiatiquement ceux de Beyrouth, perpétrés quelques heures auparavant. Comment l'expliquer ?

Elle commence doucement à refluer, cette crue noire de compassion, de répulsion et de rage. Les attentats de Paris ont eu lieu il y a cinq jours. Au sortir de l'hébétude collective, encore un peu nauséeux du roulis des images, on se remet à regarder plus loin que les frontières de son quartier, sa ville, son pays. Fluctuat nec mergitur, la frégate parisienne devenue esquif cesse enfin son interminable tangage. La tempête est passée et nous, innombrables mousses effrayés, les tripes encore douloureuses d'avoir trop rendu, pouvons enfin arracher nos doigts du bastingage.

Vingt-huit heures avant qu'une meute de chiens fous habillés d'explosifs ne ternisse de carmin les trottoirs de la capitale, d'autres fanatiques jouaient le même refrain macabre sur la scène de Beyrouth, au Liban. Deux attaques suicide dans la banlieue sud de la capitale, faisant 43 morts et 239 blessés.

Dans les jours qui ont suivi, différents bâtiments iconiques à travers le monde, de la Freedom Tower de New York à l'opéra de Sydney, ont revêtu les couleurs du drapeau tricolore, communiant avec une France orpheline dans un deuil sans frontières. Facebook, de son côté, a proposé à qui le souhaitait de couvrir sa photo de profil d'un calque bleu-blanc-rouge pour exprimer son soutien à notre pays meurtri. Dans les deux cas, le cèdre libanais restera discret, voire absent des directs et éditions spéciales internationales.

Le pire attentat au Liban depuis 1990

Aujourd'hui, rapporte le New York Times, les Libanais reprennent leurs esprits. Et, comparant le traitement réservé à leur ville avec celui offert à Paris, se sentent trahis. Pour certains commentateurs libanais, cette apparente indifférence médiatique a deux significations. Soit "les vies arabes importent moins", soit le Liban "est perçu comme un lieu où le carnage est normal, un recoin indifférencié dans une poudrière." Frontalier de la Syrie, le pays de 4,5 millions d'habitants accueille aujourd'hui plus d'un million de réfugiés.

Malgré sa proximité avec le conflit, le pays vit dans un calme relatif. Ainsi, l'attentat du jeudi 12 novembre était le pire qu'ait connu le Liban depuis la fin de la guerre civile... en 1990. Aucun Libanais, pourtant, n'a bénéficié de l'initiative "Safety Check" de Facebook, qui permit à tant de Parisiens d'obtenir la certitude que leurs proches étaient saufs, pour la simple raison qu'elle n'a pas été activée ce jour-là. Après les critiques post-attentats de Paris, ce bouton a finalement été mis en place après un attentat au Nigeria, mercredi.

Interpellé sur le sujet par des blogueurs libanais, Mark Zuckerberg, qui affichait une photo de profil tricolore, s'est défendu de toute hiérarchisation de la détresse, selon le quotidien libanais L'Orient-Le Jour :

Jusqu'à hier, notre politique était d'activer "Safety Check" pour les catastrophes naturelles. Nous avons changé d'idée et nous prévoyons désormais de l'activer pour les catastrophes humaines à venir.(...)

Vous avez raison de dire qu'il y a beaucoup d'autres conflits importants dans le monde. Nous nous inquiétons de tous de manière égale, et nous travaillerons dur pour aider ceux qui souffrent dans autant de situations que possible.

Le mort au kilomètre, un réflexe irrésistible

Si le patron de Facebook est obligé de déclarer publiquement une empathie égale envers les opprimés des cinq continents, cela ne signifie pas que c'est vrai. De la même manière, hiérarchiser les carnages ne fait pas de nous des monstres mais de simples êtres humains, dominés par l'irrépressible logique du "mort au kilomètre" bien connue des journalistes. La formule est quasi mathématique : plus un drame est proche du public-cible, plus il est jugé important. La logique fonctionne avec la proximité géographique, mais pas seulement.

Au Etats-Unis, en Russie et parfois au Liban même, c'est donc le drapeau tricolore qui a été choisi comme emblème de résistance. En Egypte, les drapeaux français et russe ont été projetés sur les pyramides de Gizeh. Sur Twitter, quand le hashtag #prayforparis totalise 7 millions de tweets, les hashtags #prayforbeirut et #beirut combinés atteignent péniblement les 300 000 messages.Paris, plus qu'aucune autre ville du monde, incarne l'idéal moderne de liberté à l'occidentale, personnifie l'hédonisme et la frivolité. Dans la psyché collective et le vocabulaire qui l'accompagne, la capitale française a l'odeur du pain frais et la silhouette de Montmartre, quand Beyrouth sent la poudre et les gravats. Comme l'écrit le Washington Post, "Paris est une ville, Beyrouth est une zone de guerre."

Pourtant, s'il y a bien un écueil à éviter dans ce genre de situation, c'est celui de la compétition macabre. On peut le regretter, mais de ce côté-ci du monde, 18 journalistes morts à Paris pour leurs dessins prennent plus de place dans les médias que les 2 000 cadavres laissés dans le sillage de Boko Haram au Nigeria. Oui, les attentats de Beyrouth ont eu moins de résonance en France et dans le monde que ceux de Paris, mais il serait faux de dire qu'ils ont été ignorés. A nous, une fois retombés sur nos pattes, de savoir regarder plus loin que la frontière de notre voisinage culturel.

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