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On vous aide à vous y retrouver dans l’affaire Grégory

Publié le

par Cyrielle Bedu

Près de trente-trois ans après l’assassinat de Grégory Villemin, l’enquête a été rouverte et s’est resserrée autour du clan familial de l’enfant. Pour ceux qui n’ont pas suivi cette affaire ou qui n’étaient pas nés pendant son enquête très médiatisée, retour sur ce fait divers qui a passionné la France, et dont on risque de parler pendant encore longtemps.

C’est l’une des plus grandes énigmes judiciaires françaises : l’assassinat le 16 octobre 1984 de Grégory Villemin, 4 ans, dans le village de Lépanges-sur-Vologne, dans les Vosges.

Cette affaire aurait pu n’être qu’un énième et horrible fait divers de plus, mais la mort du petit Grégory et l’enquête qui a suivi ont ému la France entière. L’enquête pour trouver l’auteur du crime a en effet été traitée par tous les médias français et étrangers, devenant une morbide chasse au scoop qui en a traumatisé plus d’un… Très vite, malgré eux, le quotidien des Français a été rythmé par les rebondissements de cette folle affaire judiciaire.

Retour aux faits. Le 16 octobre 1984, aux alentours de 17 heures, Grégory Villemin, 4 ans, joue dans le jardin de la maison familiale quand il disparaît mystérieusement. Christiane et Jean-Marie Villemin, ses parents, appellent la police moins d’une heure après la disparition de leur fils. Ils ont en effet une bonne raison d’être inquiets : une demi-heure environ après la disparition de leur fils, l’oncle de Grégory, Michel Villemin, a reçu un mystérieux coup de fil anonyme.

"J’ai pris le fils du chef [surnom donné au père de Grégory, ndlr], je l’ai mis dans la Vologne."

La Vologne, c’est cette rivière du Grand Est, qui traverse notamment le village de Lépanges-sur-Vologne, où réside la famille Villemin. La police arrive rapidement sur les lieux et se met à chercher le petit garçon. À 21 h 15, les pompiers du village de Docelles, situé à 6 kilomètres de Lépanges-sur-Vologne, retrouvent dans la Vologne le corps de Grégory. Ses poings et chevilles sont liés par une ficelle.

Alors que les secours sortent Grégory de la rivière, un photographe de la presse locale présent sur les lieux immortalise la scène. La photo sera diffusée dans le journal local le lendemain, avant de faire la une de la presse écrite et des journaux télévisés, ce qui contribuera à susciter l’indignation de la France entière. L’affaire Grégory est lancée.

Un corbeau désormais célèbre

Un élément interpelle les policiers dès le début de l’enquête : l’appel anonyme reçu par l’oncle de Grégory une demi-heure après la disparition du garçonnet était familier à Christiane et Jean-Marie Villemin. Pendant près de quatre ans en effet, le couple a reçu à plusieurs reprises des lettres et des appels de menace. Tous anonymes. Et dans certains messages, le corbeau menaçait de tuer le petit Grégory. Le lendemain de sa mort, coup de théâtre : une nouvelle lettre anonyme, adressée à Jean-Marie Villemin, est reçue au domicile du couple.

"J’espère que tu mourras de chagrin, le chef. Ce n’est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Voilà ma vengeance, pauvre con."

La lettre a été postée dans le village de Lépanges-sur-Vologne, le jour de l’assassinat de Grégory, avant la levée de 17 h 15. Quand Grégory est enterré quatre jours plus tard, les enquêteurs sont présents aux funérailles. Ils observent la famille et les proches du couple Villemin, tous considérés comme suspects… La presse est également présente à la cérémonie. Sans aucune gêne, les journalistes filment et photographient l’événement. Et ce ne sera pas le seul dérapage journalistique de cette enquête.

Quelques années plus tard, la journaliste d’Europe 1 Laurence Lacour, qui a couvert l’affaire, racontera dans son livre Le Bûcher des innocents les multiples dérapages qui ont eu lieu au cours de cette affaire. Un reportage d’Antenne 2, diffusé le 20 octobre 1984, montre le cirque médiatique qu’était devenue l’affaire Grégory, une semaine seulement après la mort du petit garçon.

C’est après les funérailles que l’enquête débute vraiment. Quelques jours avant l’enterrement déjà, des "dictées" avaient été organisées par la police pour tenter de reconnaître l’écriture du corbeau. Les écritures de 140 proches du couple Villemin avaient été analysées par la police, selon L’Est Républicain.

Une semaine après la mort de Grégory, les enquêteurs font parvenir à la presse le portrait-robot d’un homme qui aurait été vu par des témoins aux alentours de La Poste de Lépanges-sur-Vologne le jour du meurtre, vers 17 heures.

Une sale affaire de famille

Mais comme le rapporte encore L’Est Républicain, l’homme désigné à tort par le portrait-robot se rendra à la police et n’aura aucun mal à se disculper. Un deuxième portrait-robot, basé cette fois sur le témoignage d’un cafetier de Docelles, est alors diffusé.

C’est cependant un membre de la famille Villemin qui devient très rapidement le premier suspect sérieux de cette affaire, à la suite d’une dénonciation. Bernard Laroche, cousin de Jean-Marie Villemin, est en effet accusé par sa belle-sœur, Murielle Bolle, d’avoir tué le petit Grégory.

Les experts graphologiques avaient déjà suspecté Bernard Laroche d’être le corbeau de l’histoire. Les enquêteurs pensent également que sa jalousie envers la réussite sociale du père de Grégory – qui était contremaître, à l’âge de 26 ans, dans une usine de fabrication de pièces automobiles – pourrait être un motif valable pour le crime. Selon Murielle Bolle en tout cas, Bernard Laroche était en voiture avec elle le jour du meurtre, comme le rapporte un gendarme dans Libération :

"Elle avoue que Bernard Laroche l’attendait à la sortie du collège avec Sébastien [le fils de ce dernier, ndlr], et qu’il l’a fait monter à l’avant. Il a roulé jusqu’à Lépanges-sur-Vologne, l’a laissée seule un moment, puis est revenu avec un petit garçon coiffé d’un bonnet qu’il a mis à l’arrière. Il s’est arrêté ensuite dans le centre, puis après dans un autre village. Là, il a emmené l’enfant, puis il est revenu seul. Murielle Bolle a reconnu le lendemain qu’il s’agissait de Grégory en voyant sa photo dans le journal."

Bernard Laroche est donc inculpé le 5 novembre 1984 pour assassinat et est incarcéré. "Plutôt que de mettre la gamine de 15 ans au secret, quitte à l’inculper pour non-dénonciation de crime, le juge Lambert [en charge de l’enquête, ndlr] a organisé une conférence de presse et a donné son nom", rapporte à Libération le colonel Étienne Sesmat, alors en poste dans les Vosges, auteur en 2006 d’un livre intitulé Les Deux Affaires Grégory.

C’est dans ce contexte que le lendemain de l’inculpation de Bernard Laroche, Murielle Bolle se rétracte et déclare avoir menti. Quelques mois après cette rétractation, sous la pression des avocats de Bernard Laroche, il est finalement libéré le 4 février 1985.

Un peu plus tard cependant, Jean-Marie Villemin, qui croit dur comme fer en sa culpabilité, décide de se faire justice lui-même en abattant son cousin d’un coup de fusil. Le père de Grégory écope d’une condamnation de cinq ans d’emprisonnement, dont un avec sursis. Il sortira de prison le 24 décembre 1987, mais sera placé sous contrôle judiciaire et assigné à résidence dans l’Essonne, où le couple Villemin vit toujours aujourd’hui avec ses enfants.

La mère de Grégory elle aussi mise en examen

Après la mort de Bernard Laroche, les enquêteurs sont toujours à la recherche d’un suspect. Et c’est sur la mère de Grégory, Christine Villemin, que leurs soupçons vont bientôt se porter. Dans le village de Lépanges-sur-Vologne, la rumeur court en effet qu’elle pourrait avoir été le corbeau et l’assassin de son fils.

Certains témoins disent même l’avoir vue à proximité de la Poste le jour du meurtre, et les graphologues s’accordent à dire que son écriture pourrait être celle du fameux corbeau. Dans un célèbre texte publié dans Libération le 17 juillet 1985, et intitulé Sublime, forcément sublime Christine V., l’écrivaine Marguerite Duras accuse également Christine Villemin d’infanticide. C’en est assez pour les enquêteurs, qui mettent la jeune femme en examen le 5 juillet 1985 pour "assassinat par ascendante".

Le 3 février 1993, la cour d’appel de Dijon prononce finalement un non-lieu en faveur de Christine Villemin pour "absence totale de charges". "Une formule inédite aux accents d’excuses et d’aveu d’erreur judiciaire", selon France Info.

Où en est-on de l’affaire aujourd’hui ?

En 2008, l’enquête est rouverte après que les époux Villemin ont saisi le procureur général de la cour d’appel de Dijon. Ce dernier demande alors la réouverture de l’instruction pour une nouvelle recherche d’ADN. Les lettres de menaces reçues par les parents avant et après le crime sont alors réexaminées, et en 2012, les cassettes audio contenant les messages du corbeau sont analysées.

Près de trente-trois ans après le meurtre du petit Grégory, l’étau semble enfin se resserrer autour des corbeaux. Le jeudi 15 juin 2017, le procureur général de la cour d’appel de Dijon, Jean-Jacques Bosc, donne une conférence de presse, au cours de laquelle il fait le point sur les derniers éléments de l’enquête. Selon lui, "plusieurs personnes auraient concouru à la réalisation du crime."

Et c’est la famille de Grégory qui est encore une fois suspectée du meurtre : vendredi 16 juin, sa grand-tante, Jacqueline Jacob, 72 ans, et son grand-oncle, Marcel Jacob, 71 ans (soit la tante et l'oncle de Jean-Marie Villemin) sont mis en examen pour "enlèvement et séquestration suivie de mort". "Les mis en examen […] ont nié en l’état toute participation aux faits qui leur sont reprochés."

L’enquête autour de l’affaire Grégory est loin d’être terminée.

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