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En images : "Nuit debout", la naissance d'un mouvement

Publié le

par Lisa Miquet

Le mouvement "Nuit debout" perdure depuis quelques jours en France. Place de la République, à Paris, les manifestants pacifistes on fait reculer les CRS. Reportage.

(Crédit Image : Lisa Miquet)

Samedi 2 avril, 18 heures. Une pluie diluvienne s’abat sur la place de la République, et pourtant plusieurs centaines de personnes sont rassemblées. Un micro grésille et une voix lointaine émerge de la foule. L’assemblée générale du mouvement "Nuit debout" vient de commencer.

Initié le 31 mars dernier, à la suite de la manifestation contre la loi El Khomri et de la diffusion du film Merci Patron (réalisé par François Ruffin, fondateur de Fakir), des citoyens ont décidé de montrer leur insoumission en restant toute la nuit place de République à Paris. Si l’idée du rassemblement a été lancée par le collectif Convergence des luttes, le mouvement est avant tout spontané. Vincent, présent depuis le premier soir, explique :

"Nous ne sommes pas là suite à un appel d’un syndicat ou d’un parti. Nous sommes simplement des hommes et des femmes venus pour échanger, partager nos griefs et parler de ce que nous reprochons à la situation française actuelle."

Un mouvement pacifiste, bienveillant et inclusif

(Crédit Image : Lisa Miquet)

Une palette sert d’estrade de fortune, un micro fonctionne de manière aléatoire. L’assemblée générale se fait avec les moyens du bord mais surtout avec une réelle envie d’échanger. Pas de cris, ni de slogans. Bien loin de l’ambiance de manifestation habituelle, la réunion s’effectue dans le calme général.

Les mobilisés se sont rapidement organisés en fonction de leurs compétences respectives et ont créé différentes "commissions". La "commission logistique" fait une intervention en rappelant certains points essentiels au bon déroulement de l'événement comme "ne pas troubler l’ordre public" ou encore "ne pas faire trop de bruit après 22 heures" ; la question des déclarations préfectorales est aussi abordée.

Puis vient le tour de la "commission démocratie", qui tente d’organiser un système de vote le plus juste et représentatif possible. Un jeune homme en charge de cette lourde tâche tente d’expliquer à l’assemblée une méthode de vote à main levée plus ou moins complexe.

"Vous avez compris le système de vote ?
- Non… [rires.]
- OK, c’est pas grave on va recommencer l’explication"

Dans la bonne humeur, les occupants tentent de penser un système pour communiquer en respectant l’avis de chacun, compliqué lorsqu’on apprend que le mouvement aurait rassemblé jusqu’à deux mille personnes la veille au soir.

(Crédit Image : Lisa Miquet)

Après le passage des commissions, la tribune est libre et chacun peut venir s’exprimer. L’association Droit au logement (DAL), vient nous rappeler que le 31 mars signe la fin de la trêve hivernale et que les expulsions vont reprendre prochainement.

"Les loyers chers bouffent nos salaires... Salaires de misère qu’ils vont octroyer de plus en plus avec la loi El Khomri !"

L’assemblée vise à être la plus inclusive possible, le choix des termes est donc réfléchi :

"Nous n’utiliserons pas l’expression 'assemblée citoyenne', car nous savons que parmi nous, tout le monde n’a pas la citoyenneté française. Nous ne voulons exclure personne !"

De même, lorsque le micro tombe en panne, un jeune homme demande s’il y a un ingénieur du son dans la foule et corrige rapidement : "un ou une ingénieur(e) bien évidemment !" L’assemblée générale se clôture sur quelques vers de Paul Eluard :

"Ils n’étaient que quelques-uns. Ils furent foule soudain."

Un travail logistique considérable

(Crédit Image : Lisa Miquet)

En seulement trois nuits, les occupants ont su mettre en œuvre des moyens logistiques impressionnants. Au fur et à mesure de la journée, des tentes ont été montées et le campement dispose à présent d’un point d'accueil et d’information, d’une infirmerie, d’une cantine, d’une cuisine, d’une sono, et même d’un vélo pour produire de l'électricité.

N’importe qui peut se joindre au mouvement et apporter son aide. Chacun peut mettre ses connaissances et compétences au service de la communauté. C’est ce qu’explique Marion, jeune institutrice, en train d’éplucher les légumes qui serviront à la soupe collective :

"J’ai entendu parler du mouvement et j’ai eu envie de donner un coup de main ! Là, je fais la cuisine."

(Crédit Image : Lisa Miquet)

Au-delà de la logistique matérielle, des ateliers-débats sur divers thématiques sont régulièrement organisés. Un secrétaire est nommé pour tenter de faire une restitution qui pourra être partagée à tous ceux qui ne peuvent pas être là. Une organisation qui peut surprendre les nouveaux arrivants :

"Je pensais que c’était juste des gens autour d’un feu, là je viens d’arriver et je suis impressionné par les moyens mis en place, il y a une vraie volonté de construire quelque chose ensemble !"

Elle peut aussi en agacer certains, notamment Magdalena, jeune psychologue qui aspire à un peu plus de liberté :

"Plutôt que de débattre de sur 'comment est-ce qu’on doit faire pour voter', on pourrait peut-être parler des vrais sujets ? L’être humain, dès que tu lui proposes de vivre en communauté ou en groupe, a tendance a recréer ses propres normes. Ici, on est en train de se recréer des lois. Nous sommes tellement habitués à un système que la libération de ce système nous effraie."

Un moment d’échange et de vivre-ensemble

(Crédit Image : Lisa Miquet)

Passé minuit, la foule se dissipe peu à peu, mais des centaines de mobilisés sont toujours présents sur place. Entassés sous des tentes pour être au sec ou trempés sous la pluie, les manifestants échangent dans une ambiance festive.

Aux sons des guitares, ils parlent du mouvement, des actions à mener mais aussi de la crainte d’être à nouveau expulsés par les CRS au petit matin. Alors qu’une autorisation préfectorale a été délivrée, les forces de l’ordre ont vidé la place les deux nuits précédentes aux alentours de 5 heures du matin. Vincent, présent depuis plusieurs jours, nous explique :

"On nous reproche d’occuper la place publique, c’est absurde. Ce n’est pas une occupation, puisque nous sommes dans un lieu public. C’est un rassemblement, tout simplement

On veut montrer notre détermination. Montrer que le rapport de force peut aussi être à l’avantage du peuple. On souhaite vraiment inscrire ce mouvement dans la durée."

(Crédit Image : Lisa Miquet)

Aux alentours de 5h30, un premier cordon de CRS rejoint la place de la République et demande aux "occupants" d’évacuer les lieux. Une petite centaine de personnes reste calmement sur place. Après un face-à-face d'environ une heure, les forces de police partent progressivement. Seule une petite dizaine d'agents effectue une ronde autour de la place afin de maintenir l’ordre dans une atmosphère apaisée.

Kevin, 24 ans, venu de l’Oise spécialement pour la mobilisation témoigne :

"Je viens d’échanger un sourire avec un CRS, c’est la première fois que ça m’arrive. Je trouve cela très beau de voir qu’il y a un humain derrière un casque et un bouclier. Hier ils ont été violents, mais aujourd’hui, on a su leur montrer qu’on était pacifistes, qu’on ne voulait pas de problème mais simplement se faire entendre. On leur a chanté des chansons, proposé du café, on a même fait la chenille ! Finalement, ils ont plié. On a pu discuter avec eux, c’est une belle avancée, on se dit qu’un dialogue est possible."

Le jour se lève et cette troisième "Nuit debout" s’achève dans la sérénité. Il ne reste plus qu’une cinquantaine de personnes, ce qui facilite les échanges. Certains distribuent de la nourriture pour le petit déjeuner, d'autres se réchauffent autour d’un café ou somnolent sur des palettes. Quelques-uns restent droits et immuables face à la statue de la république, une position forte en symbole :

"Même le jour, il faut rester debout."

(Crédit Image : Lisa Miquet)

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