Sarkozy tente le coup de "nos ancêtres les Gaulois..." et raconte n'importe quoi

En s'accrochant à son fantasme de racines gauloises, selon lui nécessaires à l'identité française, Nicolas Sarkozy se rend coupable de malhonnêteté intellectuelle. Voilà pourquoi.

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(© Albert René)

"Dès que l'on devient français, l'on vit comme un Français et nos ancêtres sont les Gaulois." Voilà une énormité de plus à mettre sur le compte de Nicolas Sarkozy. C'est lors d'un meeting lundi 19 septembre à Franconville (Val-d'Oise) qu'il a émis cette assertion, et comme le rappelle Le Figaro, ce n'est pas la première fois qu'il déclare chose pareille.

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Nicolas Sarkozy le martèle dans son livre-programme Tout pour la France : il est soucieux de défendre un modèle d'"assimilation" plutôt que d'"intégration". En résumé : ce n'est pas à la société française de faire un pas de plus dans le sens de l'ouverture, par Toutatis ! Faites-vous pousser la moustache, ou bien cherchez-vous une identité ailleurs. Extrait :

"Nous ne nous contenterons plus d'une intégration qui ne marche plus, nous exigerons l'assimilation. Quelle que soit la nationalité de vos parents, jeunes Français, à un moment où vous devenez français, vos ancêtres, ce sont les Gaulois et c'est Vercingétorix."

Ah, si tout était si simple... Mais non. Et Nicolas Sarkozy semble avoir oublié qu'il ne faut pas prendre Astérix et Obélix pour ce qu'ils ne sont pas : c'est-à-dire des ancêtres des Français.

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Les Gaulois, "fiction de peuple" créée par les Romains

Cette sortie a fait bondir plus d'un internaute. De telle sorte qu'au matin du 20 septembre, le hashtag #Gaulois était parmi les sujets les plus populaires sur Twitter en France. Mais l'ex-chef d'État est surtout critiqué par un paquet d'historiens. Ainsi ce matin, Mathilde Larrère s'est sentie piquée au vif. Maître de conférences à l'université Paris-Est Marne-la-Vallée, son nom vous est peut-être familier car c'est elle qui avait corrigé Manuel Valls sur ses certitudes à propos du sein nu de Marianne, à la fin août.

Sur Twitter, l'historienne a tenu à remettre les points sur les "i", épaulée par sa consœure Laurence De Cock, professeure d'histoire-géo en lycée et docteure en sciences de l'éducation. Leurs tweets sont désormais regroupés dans un Storify qui simplifie la lecture.

D'après Mathilde Larrère, le candidat à la primaire de la droite oublie que "Gaulois" est une "fiction de peuple" créée par les Romains, "le nom que César donne à des peuples très différents qui peuplent l’espace conquis entre les Alpes et l’Atlantique", comme elle le précise :

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Et d'ajouter que si "la population, elle, est le fruit de brassages, de métissages avec de fréquentes vagues de migrations", l'histoire de France ne peut pas être résumée de manière aussi simpliste et, non, nos ancêtres ne sont pas nécessairement "Gaulois" :

Une construction au service du nationalisme

Mais pourquoi les racines gauloises sont-elles si souvent brandies par les politiques les plus à cheval sur la question identitaire ? Laurence De Cock a une idée : Nicolas Sarkozy s'appuie sur une éducation qui se veut glorieuse mais est en fait aujourd'hui "grotesque" de l'histoire de France. Elle est héritée d'un enseignement qui date du XIXe siècle, celui d'Ernest Lavisse.

Cet historien est chargé d'inculquer le "roman national" aux enfants de la République, notamment après la défaite de 1871, vécue comme un traumatisme. À l'époque, on formule sérieusement l'hypothèse suivante : la France a-t-elle perdu la guerre face à la Prusse par défaut de nationalisme ? Dans l'Europe de la construction des nations, la question semble alors légitime :

"Avec la création de l'école gratuite, laïque, etc. les programmes scolaires sont mis au service de ce projet d'homogénéisation nationale", ajoute-t-elle. En quête d'un point de départ, Ernest Lavisse va chercher les racines de la construction du nationalisme français dans l'image d'Épinal du Gaulois : "virilité, courage, sacrifice patriotique, souche commune, et peuple qui acceptera facilement la civilisation".

On construit alors le mythe qui entoure le personnage de Vercingétorix, fier défenseur de la Gaule face à l'envahisseur romain. Le Petit Lavisse, manuel d'histoire le plus prisé de la IIIe République commençait d'ailleurs ainsi :

"Autrefois, notre pays s’appelait la Gaule et ses habitants, les Gaulois."

"L’histoire de la France 'Gaule' et d’un peuple français d’origine 'gauloise' fabriquée au XIXe siècle correspond à la vision des fondateurs de la République et garantit à leurs yeux l’unité et l’indivisibilité nationale", précisait déjà l'historienne Suzanne Citron sur Rue89 dans un article daté de juin 2008.

Or cet enseignement qui sent fort la naphtaline est mis à mal dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que les programmes se penchent enfin sur les brassages de peuples, les civilisations extra-européennes et même la préhistoire.

Exit les Gaulois : ce que les Romains nommaient "Gaule" ne comprenait d'ailleurs ni les Basques, les Bretons ou les Normands, mais englobait en revanche une partie de la Suisse ou encore de l'Allemagne, par exemple. Et comme le souligne Franceinfo, c'est faire fi des grandes migrations du XXe siècle : Italiens et Polonais, puis Maghrébins.

Sarkozy se vautre dans la "spectacularisation du politique"

Pour les historiennes, le discours de Nicolas Sarkozy est donc non seulement faux, mais en plus malhonnête. Laurence De Cock le résume ainsi :

"Le retour des Gaulois est donc un produit supplémentaire dans le supermarché des instrumentalisations qui dit tout du rapport à l'immigration, à l'altérité, mais aussi du rapport à l'histoire tout court de Nicolas Sarkozy : à savoir une ignorance crasse, et une politique racoleuse de voix qu'a rendu possible la spectacularisation du politique."

Les historiennes ne sont pas les seules à voler dans les plumes du casque de Nicolas Sarkozy. Interrogé sur la sortie de son chef de parti sur Radio classique, comme le rapporte Libération, Bruno Le Maire a exprimé sa fatigue face à l'obsession identitaire manifestée par son concurrent à la primaire de la droite et du centre :

"Ne nous caricaturons pas, parce que nous nous affaiblissons quand nous nous caricaturons, toujours. Je vais vous dire à quel point j'en ai assez d'entendre parler de ce terme d'identité, qui enferme, qui est immobile. On a l'impression qu'on a sa carte d'identité avec des lignes, et puis on serait obligé de respecter chacune des lignes. C'est pas ça la France [...]. Les rois de France [...] ont épousé des Espagnoles, ils se sont liés avec d'autres monarchies [...]. C'étaient des mélanges. C'étaient des cultures qui s'imprégnaient»

Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'Éducation, a manifesté son exaspération sur iTélé : "Faut-il faire un cours d'histoire à monsieur Sarkozy, qui visiblement en a besoin ?"

Comme Le Scan du Figaro le signale, de leur côté, les sarkozystes Eric Ciotti et Roger Karoutchi ont volé au secours de leur champion. Le second a notamment tenu à minimiser les propos de son candidat, tweetant que le concept de "Gaulois" est "une métaphore", condition sine qua non de l'adoption de l'histoire de France :

Les Gaulois et le politique

Au fait, il y a quelques années, un autre avant Nicolas Sarkozy mélangeait assimilation et identité gauloise : Philippe Martel, conseiller de... Marine Le Pen : "L'assimilation réussie, c'est un Malien qui dit 'nos ancêtres les Gaulois'" expliquait-il à Abel Mestre, journaliste au Monde, en novembre 2013. "Je ne veux pas du multiculturalisme, ça ne marche nulle part dans le monde", assénait-il.

Ce matin, parmi ses soutiens célèbres, l'ex-locataire de l'Elysée pouvait également compter sur une figure de l'extrême droite : Robert Ménard.

Le fantasme de la "souche gauloise"

On laisse le dernier mot à Mathilde Larrère, qui met le doigt précisément là où la phrase de Nicolas Sarkozy nous semble la plus dangereuse, c'est-à-dire dans le racisme sous-jacent qu'on est en droit de prêter à une telle déclaration :

"Et, c’est plus grave, l’idée d’une souche gauloise ethnicise fantasmatiquement la 'véritable' nation, niant la diversité raciale et culturelle qui a accompagné la construction historique de la France."

Par Théo Chapuis, publié le 20/09/2016

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