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Le New York Times publie un docu sur les réfugiés en réalité virtuelle

Publié le

par Thibault Prévost

Le New York Times a présenté The Displaced, un documentaire sur des réfugiés pensé pour la réalité virtuelle. Un nouveau monde.

Le <em>New York Times</em> s'est associé avec Google pour envoyer à ses lecteurs des lunettes de réalité virtuelle.

Objectivement, c'est vrai qu'on n'a pas l'air fin, les yeux collés à dix centimètres d'un téléphone par une sorte de masque de ski en carton et les oreilles flanquées d'un gros casque anti-bruit. Surtout quand on se met à regarder partout autour de nous en gesticulant frénétiquement, comme pour se débarrasser d'un essaim d'insectes qu'on serait les seuls à voir. Oui, la réalité virtuelle donne l'air con et, comme avec feu le kit mains libres, il va falloir se faire à l'idée de croiser quotidiennement des congénères dont les circonvolutions poussent à douter de l'équilibre mental.

Si le New York Times vient d'envoyer à ses abonnés 1,3 million de Google Cardboard, ces lunettes en carton (littéralement) brevetées par les grosses têtes de Google qui s'adossent au smartphone pour faire rentrer la réalité virtuelle dans les foyers, ce n'est pas pour le plaisir de les imaginer déambuler dans leurs pénates en trébuchant sur leur mobilier d'intérieur. Le vénérable quotidien américain, souvent volontaire pour s'injecter une dose de technologie expérimentale dans la veine, a lancé The Displaced, son second documentaire en réalité virtuelle, et il compte bien pousser le quidam à s'y mettre aussi.

Comment, puisque personne ne s'y intéresse vraiment ? En la livrant à domicile, gratuitement, avec le journal du matin. Téléchargez l'application, montez les lunettes, ajoutez-y votre smartphone, branchez un casque audio et décollez. Un prosélytisme technologique assumé pour un résultat impeccable, qui laissera les sceptiques face à un constat indéniable : comme Internet en son temps, la réalité virtuelle réécrit notre conception de l'information.

Un voyage entre Liban, Soudan et Ukraine

Après un premier projet en guise d'échauffement, Walking New York, réalisé en avril dernier avec l'artiste JR et resté relativement confidentiel, le New York Times poursuit donc sa collaboration avec l'entreprise Vrse. The Displaced est un court documentaire qui nous téléporte, Occidentaux aveugles aux yeux chaussés d'anachroniques lunettes en carton, dans le quotidien des réfugiés, bétail humain en transhumance permanente.

Pour représenter ces foules invisibles, le journal fait parler trois enfants, Chuol, Hana et Oleg. Trois voix fluettes au vécu abyssal nous guident alors à travers un campement du Sud-Soudan, un camp de réfugiés syriens au Liban et un village déchiré par la guerre d'Ukraine. Et racontent, sans effets de manche, comment on devient un réfugié.

Tandis que leur voix résonne entre nos oreilles, on regarde autour de soi. Là, un avion passe en rase-mottes pour larguer des sacs de vivres au-dessus des plaines soudanaises. Pas le temps de se poser, déjà la foule se précipite. On aimerait y aller : impossible. Et frustrant. Virtuel et réel ont tendance à se confondre (trop) rapidement. On ôte le casque après 11 minutes de plongée, un peu hébété...et déjà converti.

Hana, réfugiée, l'une des narratrices du documentaire The Displaced

Nouvelle génération, nouveau paradigme technologique

Avec ce documentaire, le New York Times assume le rôle de porte-drapeau d'une nouvelle manière de produire de l'information, tant dans la conception que dans la réalisation. The Displaced a ainsi été tourné avec une caméra à 360 degrés, sorte de grosse boule sur trépied bardée de caméras, qui nécessite d'être activée à distance. Comme l'explique le réalisateur du documentaire, Ben Solomon, à The Verge, "on ne peut pas vraiment voir ce que l'on filme, ce qui donne un côté assez brut"Par ailleurs, le documentaire se présente comme un projet multimédia, l'immersion en réalité virtuelle venant compléter un reportage écrit et photographique – qu'on oserait presque qualifier d'"à l'ancienne".

Pour Wired, l'initiative du New York Times tient du coup de génie : en forçant un million de gens à découvrir sans effort la réalité virtuelle, il fidélise simultanément une autre génération de lecteurs, plus jeune et moins farouche vis-à-vis de la nouveauté. Difficile, désormais, de lui retirer le joujou des mains sans l'énerver. Et difficile d'empêcher ces enfants d'en parler autour d'eux avec excitation, réduisant considérablement la distance qui sépare encore la technologie de son public.

Comme le résume Wired, "Google Cardboard suffit à imprimer un nouveau paradigme dans la tête d'enfants de 8 ans. À partir de maintenant, les enfants qui auront vécu cette expérience vont développer de nouvelles attentes quant à l'interaction avec un ordinateur. Imaginez ce à quoi ils s'attendront lorsqu'ils auront 18 ans."

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