Menaces, censure : Much Loved, le film sur la prostitution marocaine qui dérange

Projeté il y a dix jours sur la Croisette, Much Loved, le film de Nabil Ayouch est au coeur d'une vive polémique. Il a été interdit de diffusion au Maroc en raison du sujet qu'il traite : la prostitution. Une situation que le réalisateur, contacté par Konbini, qualifie de "science-fiction".

Much Loved de Nabil Ayouch

Much Loved de Nabil Ayouch

Depuis sa présentation à la Quinzaine des Réalisateurs lors du dernier festival de Cannes, le nouveau film de Nabil Ayouch ne cesse de défrayer la chronique. La raison ? Le sujet évoqué dans le long métrage ne plaît pas à certains Marocains, ainsi qu'au gouvernement, emmené par les islamistes du parti Justice et développement (PJD).

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En effet, Much Loved lève le voile sur la prostitution qui règne dans un pays où le sexe est encore trop souvent tabou. À travers le parcours de plusieurs femmes, le réalisateur montre l'envers du décor d'une société pleine de paradoxes, en filmant avec un réalisme cru ses quatre héroïnes.

Si le film a été applaudi sur la Croisette, il a également provoqué un déferlement de haine sur les réseaux sociaux, et a même été interdit de diffusion au Maroc à la suite de la mise en ligne de plusieurs extraits vidéo, dont la plupart ont été supprimés de Youtube et remplacées par des "faux films". Ils sont encore visibles sur la page Facebook du long métrage ou sur Dailymotion :

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Déferlement de violence

Dans un communiqué paru la semaine dernière, le gouvernement marocain évoque un "outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine", et déclare que le film sera tout bonnement prohibé de diffusion sur le territoire. Mais ce n'est pas tout. L'actrice principale, Loubna Abidar a reçu des menaces de mort et un autre acteur du film a échappé de justesse à une agression au couteau.

"Les comédiens étaient conscients que c’était un film qui allait susciter un débat. Mais, tout comme moi, ils ne pensaient pas qu’ils deviendraient des cibles juste pour avoir fait du cinéma. C’est de la science-fiction…", déplore le réalisateur franco-marocain, contacté par Konbini.

Ces réactions d'une extrême violence interviennent alors que le film n'a pas encore été vu de l'autre côté de la Méditerranée. Nabil Ayouch raconte que, lorsqu'il a initié le projet, il s'attendait à ce que "le film suscite un débat, que ce débat puisse être houleux car le sujet est sensible".

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Il poursuit :

Mais à aucun moment je n'ai pensé qu’on pourrait basculer dans la haine, la violence, l’anathème, le racisme. Tout cela est parti très vite, sur la base de simples extraits postés sur YouTube, alors que personne au Maroc n’a encore pu voir le film.

Les quatre héroïnes de Much Loved de Nabil Ayouch

Les quatre héroïnes de Much Loved de Nabil Ayouch

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Pour Nabil Ayouch, cette censure renvoie aux citoyens marocains "un message d’aveuglement qui consiste à dire : on sait que cette réalité existe mais on ne veut pas que vous en parliez et que ce soit étalé sur la place publique. Vis-à-vis de l’étranger, ceux qui censurent n’ont visiblement pas compris que ce n’est pas un film qui parle d’une réalité qui fait du mal à l’image du pays, c’est le fait de l’interdire". Le cinéaste évoque également "deux camps qui s’opposent en terme de schéma de société" au Maroc.

Il explique :

Les conservateurs veulent continuer à nous faire avaler des couleuvres et revenir en arrière par rapport à des acquis tel que la liberté d’expression en considérant, par exemple, que le cinéma doit être un art "propre" et familial.

Nous ne voulons pas de cette vision-là du Maroc. Nous y sommes clairement opposés. Nous considérons que les Marocains sont adultes et capables de faire des choix par eux-mêmes, de développer un esprit critique.

Soutiens et mobilisation

Face aux attaques, de nombreuses personnalités se sont mobilisées. Ainsi, ce sont près de 80 cinéastes et producteurs travaillant en France qui ont dénoncé la censure de Much Loved dans une pétition. Parmi les signataires pointant du doigt "l'obscurantisme et les violentes atteintes à la liberté que cette interdiction constitue", on compte les frères Dardenne, Costa-Gavras, Michel Hazanavicius, Céline Sciamma, Arnaud Desplechin ou encore Laurent Cantet.

"Cette interdiction encourage les pires attaques des courants conservateurs marocains envers le film, Nabil Ayouch et Loubna Abidar faisant l'objet de menaces de mort sur les réseaux sociaux", indique la pétition. Et précise que "de toute évidence, ce film sur le milieu de la prostitution à Marrakech montre une réalité que les autorités marocaines refusent de regarder en face. Pourtant, cette réalité niée ne sera modifiée en rien par cet acte de censure délibérée".

Outre le soutien de personnalités du septième art, des journalistes marocains ont également donné de leur plume pour défendre le film de Nabil Ayouch. C'est le cas par exemple de Youssef Ziraoui, directeur éditorial du Huffington Post Marocain, qui s'est fendu d'une tribune intitulée "Je suis Nabil". "Le 7ème long-métrage de Nabil Ayouch est le miroir d'une société, de sa face la moins présentable pour certains, mais c'est désormais un miroir brisé par la censure", écrit le journaliste.

Avant de terminer par ces mots :

En tranchant aussi vivement la question, les "autorités compétentes" prennent visiblement les citoyens marocains, artistes et public confondus, pour des mineurs. Voilà pourquoi, nous sommes tous Nabil.

Des soutiens auxquels le réalisateur est très sensible et qui le "confortent dans l’idée qu’un avenir meilleur que celui qu’on veut nous vendre est possible". Pour conclure sur une note d'espoir, il espère que le gouvernement marocain lève un jour l'interdiction :

Je ne fais pas des films pour qu’ils soient montrés à l’extérieur des frontières du Maroc uniquement. Much Loved montre une réalité qui nous touche et je veux que les Marocains puissent y avoir accès.

Par Constance Bloch, publié le 02/06/2015

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