PARIS, FRANCE – MAY 18: Newly appointed FFrench Junior Minister in Charge of Digital Mounir Mahjoubi arrives at the Elysee presidential palace for the first weekly cabinet meeting on May 18, 2017 in Paris, France. French President Emmanuel Macron gathered his Cabinet Ministers for the first time after appointing his government on Wednesday. (Photo by Chesnot/Getty Images)

Monsieur Mahjoubi, "reciviliser Internet" est une connerie

Le 21 septembre, le secrétaire d’État chargé du Numérique a déclaré vouloir "reciviliser Internet". Une ambition absurde qui traduit une obsession toute française.

Mounir Mahjoubi, en 2017. (© Chesnot/Getty Images)

Mounir Mahjoubi est entré en croisade. Après la remise d’un rapport sur la lutte contre la haine sur Internet à l’attention du Premier ministre, le 20 juin, et le lancement d’une consultation publique en ligne sur la régulation des grandes plateformes du Web la veille, le secrétaire d’État chargé du Numérique était invité sur France Info, le 21 septembre, pour parler des chantiers en cours.

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Habituellement au fait des questions qui entourent la régulation des plateformes d’hébergement et la modération du discours en ligne, le secrétaire d’État balance cette fois-ci une drôle de saillie pour détailler les ambitions du gouvernement : "Ce qui est certain, […] c’est qu’il faut reciviliser Internet. Il faut qu’on ait à nouveau un dialogue et une parole normalisée."

"Imaginez deux secondes à quoi ressemblerait un autobus qui serait le Twitter d’aujourd’hui", poursuit-il, "vous rentreriez dans le bus et vous auriez le droit à un "Hey connard, t’as vu ta gueule ? Sors d’ici", on vous marcherait sur le pied, on vous pousserait très fort…" Selon le ministre, ce genre de chose arrive "à chaque fois [qu’il] fait un tweet".

À l’en croire, donc, il est urgent de légiférer pour que Twitter et les autres plateformes (re)deviennent des lieux où l’on échange poliment, entre internautes courtois dépositaires d’une "parole normalisée". Quiconque passe un peu de temps sur Internet, au-delà de l’archipel des réseaux sociaux, ne manquera pas de rigoler.

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Monsieur Mahjoubi, il n’y a bien qu’un représentant du gouvernement pour se penser sérieusement capable d’imposer une morale (ou quoi que ce soit, d’ailleurs) à une chose aussi gigantesque, floue et protéiforme qu’Internet.

Oui à la régulation des plateformes

Certes, la déclaration du secrétaire d’État s’inscrit dans un contexte bien particulier. Ces derniers jours, le gouvernement redouble d’efforts pour obliger les plateformes du Web à mieux modérer les contenus haineux, racistes et antisémites, avec l’idée de mettre à jour et d’harmoniser les législations nationales en la matière pour déboucher sur des textes européens contraignants.

Le rapport remis le 20 septembre à Matignon, signé par l’enseignant à Sciences Po Karim Amellal, la députée LREM Laetitia Avia et le vice-président du Conseil représentatif des institutions juives (Crif) Gil Taïeb, liste 20 propositions très concrètes en ce sens pour éradiquer les "zones de non-droit" du Web.

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L’idée : imposer aux plateformes un délai de suppression du contenu illicite sous 24 heures, comme en Allemagne, multiplier par 100 les amendes en cas de non-respect de la loi (une ambition confirmée par Édouard Philippe), créer un statut particulier pour les grandes plateformes du Web qui renforce leur régime de responsabilité au regard de la loi, ou accélérer les procédures judiciaires. Ces orientations politiques sont une bonne nouvelle, tant la régulation des grandes plateformes (réseaux sociaux, moteurs de recherche, hébergeurs) est devenue nécessaire.

Oui, les pouvoirs publics nationaux et européens doivent forcer Google, Facebook et consorts à sortir de leur posture de neutralité laxiste lorsque les contenus postés sont haineux, discriminatoires, violents et, plus généralement, qu’ils contreviennent aux textes de loi encadrant la liberté d’expression en France et en Europe.

Le régime de quasi-impunité juridique renforcé par des déclarations de bonnes intentions successives de ces plateformes doit cesser. Tout comme cette volonté absurde de plier Internet à la volonté d’un gouvernement national, en méprisant au passage ceux qui parcourent les territoires numériques.

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"L’Internet civilisé" : un concept hérité de la rhétorique sarkozyste

C’est bien parce que le secrétaire d’État maîtrise habituellement le lexique des usages numériques que nous ne pouvons pas accorder à sa formulation dérangeante le bénéfice de l’ignorance. "Reciviliser Internet" signifie tout autre chose que "réguler les grandes plateformes du Web". Le choix des mots est limpide : il définit à la fois le plan, l’échelle de son application et le fantasme du résultat espéré.

"Reciviliser Internet", cela suppose que celui-ci fut, dans un passé indéfini, "civilisé", avant d’être progressivement gangrené par les incivilités. Cela suppose ensuite qu’en appliquant certaines mesures, qu’on imagine coercitives, le gouvernement français aurait le pouvoir d’inverser ce processus de contamination et de faire revenir Internet – tout entier, rien de moins — à un état de pureté originelle où tout le monde débattait tranquillement, dans un cadre moral et juridique clair, et où les concepts de désinformation, complotisme, mauvaise foi et attaques ad hominem étaient encore inconnus. Réapprendre à Internet les bonnes manières, en somme, comme à un adolescent turbulent.

Ce fantasme d’éden numérique, Mounir Mahjoubi n’est pas le premier à le formuler à voix haute. En 2011, rappelle Le Monde, Nicolas Sarkozy rêvait déjà de mettre "une question centrale, celle de l’Internet civilisé", sur la table du G8, sans succès. Cette rhétorique de l’Internet "civilisé", liste Le Monde, sera reprise pêle-mêle par Éric Besson, en 2010, pour justifier le blocage de l’hébergement de Wikileaks en France ; par Frédéric Mitterrand, la même année, pour justifier l’existence d’Hadopi deux ans après son instigateur Franck Riester ; ou encore par Christine Albanel, ministre de la Culture en 2009, qui parlait alors d’Internet civilisé pour appeler les radios et télévisions à boycotter la chanson "Sale pute" d’Orelsan. À chaque fois, il s’agit de justifier des mesures de restriction des libertés.

De la loi Hadopi aux résultats des élections présidentielles sur Twitter, la République s’est trouvé depuis dix ans un drôle de hobby : prétendre qu’elle a les moyens de contrôler les flux d’information numériques, et mettre en place des systèmes de surveillance pour le prouver. Quitte à échouer lamentablement à chaque tentative : les 72 condamnations en sept ans pour le dispositif Hadopi auraient dû servir de leçon, mais non. L’ambition reste intacte.

Rien d’étonnant, au fond : le contrôle est un appétit atavique au pouvoir. Abandonner la partie, c’est légitimer l’existence d’un territoire exempt des règles de fonctionnement de la République. Une intolérable perspective, du point de vue de l’exécutif. Alors l’assaut recommence, indéfiniment.

John Perry Barlow, grand théoricien de la liberté sur le Web, se serait bien marré en étendant le secrétaire d’État. (© Joi/Wikimedia/CC)

Internet, l’ingouvernable réseau

En souhaitant "reciviliser Internet", Mounir Mahjoubi pioche donc dans la rhétorique de la droite sarkozyste, championne des obsessions sécuritaires. Derrière cette supposée mission "civilisatrice" de territoires forcément barbares (un logiciel idéologique qui, comme chacun sait, a déjà largement fait ses preuves dans l’histoire coloniale), Mounir Mahjoubi et les précédents porteurs de civilisation souhaitent simplement imposer à un territoire (ici dématérialisé et sans frontières) les règles de la République – pas uniquement sa loi, mais aussi sa culture, sa morale, ses mœurs et ses usages.

Le modeler à son image, en faire son reflet, pour le gouverner efficacement. Un projet d’ingérence qui commence, comme le dit clairement Mounir Mahjoubi, par une entreprise de normalisation de la parole. Logique : contrôler le verbe, c’est contrôler les idées, nous ont appris Orwell et Chomsky.

Rassurons-nous, cependant : Mounir Mahjoubi, même avec toute la volonté du monde, ne pourra jamais civiliser quoi que ce soit. La France, championne autoproclamée de l’assimilation, croit encore peser suffisamment lourd pour pouvoir digérer Internet. C’est évidemment faux. Et comparer Internet à un bus ne suffira pas à faire oublier sa véritable silhouette : celle d’une galaxie, ingouvernable par nature et anarchique par décret.

Le réseau est une terre d’accueil de libertaires, de freaks, d’anarchistes, d’iconoclastes, d’opposants, de dissidents, d’hérétiques et d’indociles. Une no-go zone ou prospère l’opinion marginale, l’idéologie insurrectionnelle et la critique de l’ordre établi. Une cacophonie sauvage et ingouvernable, même avec les outils de contrôle les plus sophistiqués. Et parfois, oui, il arrive même qu’on dise des gros mots sur Twitter, monsieur le secrétaire d’État.

En 1996, alors que le gouvernement américain signait le Telecommunications Reform Act pour tenter de contrôler la teneur du discours en ligne (déjà !), John Perry Barlow, excédé, griffonnait ce qui allait devenir la Déclaration d’indépendance du cyberespace, l’un des textes doctrinaires fondateurs de la contre-culture numérique.

Plus de vingt ans plus tard, alors que les plaques tectoniques de la régulation et de la liberté d’expression poursuivent leur imperceptible subduction, ces mots n’ont rien perdu de leur force et de leur justesse. Mounir Mahjoubi et les autres hérauts des bonnes manières feraient bien de les relire avant de prétendre civiliser quoi que ce soit.

"Nous n’avons pas de gouvernement élu, et il est improbable que nous en ayons un jour, aussi je ne m’adresse à vous avec aucune autre autorité que celle avec laquelle la liberté s’exprime. Je déclare l’espace social global que nous construisons naturellement indépendant des tyrannies que vous cherchez à nous imposer. Vous n’avez aucun droit moral de dicter chez nous votre loi et vous ne possédez aucun moyen de nous contraindre que nous ayons à redouter.

Les gouvernements tiennent leur juste pouvoir du consentement de ceux qu’ils gouvernent. Vous n’avez ni sollicité ni reçu le nôtre. Nous ne vous avons pas invités. Vous ne nous connaissez pas, et vous ne connaissez pas notre monde. Le cyberespace ne se situe pas dans vos frontières. Ne pensez pas que vous pouvez le construire, comme si c’était un projet de construction publique. Vous ne le pouvez pas. C’est un produit naturel, et il croît par notre action collective.

Vous n’avez pas participé à notre grande conversation, vous n’avez pas non plus créé la richesse de notre marché. Vous ne connaissez pas notre culture, notre éthique, ni les règles tacites qui suscitent plus d’ordre que ce qui pourrait être obtenu par aucune de vos ingérences.

Vous prétendez qu’il y a chez nous des problèmes que vous devez résoudre. Vous utilisez ce prétexte pour envahir notre enceinte. Beaucoup de ces problèmes n’existent pas. Où il y a des conflits réels, où des dommages sont injustement causés, nous les identifierons et les traiterons avec nos propres moyens. Nous sommes en train de former notre propre Contrat Social. Cette manière de gouverner émergera selon les conditions de notre monde, pas du vôtre. Notre monde est différent."

Par Thibault Prévost, publié le 25/09/2018

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