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Entretien : l'évolution du tatouage selon Filip Leu, Bill Salmon et Luke Atkinson

Du 6 au 8 mars dernier se tenait la troisième édition du Mondial du Tatouage. À cette occasion, je me suis entretenue avec Bill Salmon, Filip leu et Luke Atkinson, trois des pères fondateurs du tatouage moderne. Entre Ed Hardy, irezumi, "Ink Master" et Internet, les trois tatoueurs m'ont parlé avec nostalgie d'une époque révolue. Rencontre.

De gauche à droite : Filip Leu, Luke Atkinson, Tin-tin et Bill Salmon au Mondial du Tatouage  © Anthony Dubois

De gauche à droite : Filip Leu, Luke Atkinson, Tin-tin et Bill Salmon au Mondial du Tatouage 2015 © Anthony Dubois

Sur la scène qui se dresse au centre de la Grande Halle de la Villette, Bill Salmon dénote par son accoutrement. Costume trois pièces, chemise rouge vif et souliers à paillettes, le tatoueur américain s'est visiblement mis sur son 31. Et pour cause : pour cette nouvelle édition du Mondial du Tatouage, il est membre du jury, et pendant trois jours durant, participera au verdict d'une vingtaine de concours de tatouage. À ses côtés se tiennent deux autres tatoueurs de renommée : l'Allemand Luke Atkinson et le Suisse Filip Leu, actuellement considéré comme le meilleur tatoueur du monde.

Si les trois artistes sont originaires de pays et de cultures différents, sur la scène du Mondial, leur complicité est flagrante. Au cours de ces trente dernières années, ils ont su forger une passion commune et sans limite pour le tatouage, notamment pour l'irezumi, dont ils sont passés maître et qu'ils exécutent chacun dans leur salon respectif : le Diamond Club Tattoo à San Francisco pour Bill Salmon, The Leu Family's Family Iron à Sainte-Croix en Suisse pour Filip Leu et le Checker Demon Tattoos à Stuttgart en Allemagne pour Luke Atkinson.

Pionniers et références dans ce monde mouvant qu'est le tatouage, ils ont vécu de l'intérieur (et de plein fouet) la démocratisation de leur art, aujourd'hui sous les feux des projecteurs du monde entier. Entre trois cigarettes et deux barres de céréales, assis sur un canapé gonflable, les trois amis m'ont conté avec une pointe de nostalgie une époque qui semble révolue.

"The Loca my crazy life"

Konbini | Comment vous êtes-vous rencontrés tous les trois ?

Bill Salmon | Oh c'est une drôle d’histoire ! Quand j’ai entendu parler de Filip Leu, j’étais à San Francisco et je commençais ma carrière de tatoueur. [...] Je n’avais pas encore rencontré ma femme, Junii, donc je dirais que c’était en 1985. Filip avait tout juste 17 ans [...] et moi je bossais pour Ed Hardy. Un jour, Ed m’a dit : "T’as entendu parler de ce gars, Filip Leu ? Il est en ville. T’aimerais pas bosser avec lui ?" J’ai répondu : "Ramène-le mec." Et j’étais vraiment vert quand je me suis rendu compte de tout ce que pouvait faire ce gamin ! [...] C’est comme ça qu’on a commencé à bosser ensemble.

Avec Filip on s’est rendu à une convention en 1986, un National Show à la Nouvelle-Orléans. C’est ce jour-là que Luke entre dans l’histoire. Même si on bossait pour Ed Hardy, on avait notre propre piaule pour tatouer, les choses étaient assez différentes à l’époque. Donc après toute la journée passée à cette convention, on était rentré dans notre pièce pour tatouer. Filip a même tatoué quelqu’un dans les chiottes.

Luke Atkinson | Cétait fantastique !

Bill Salmon | J’ai tatoué Luke ce soir-là. J'étais totalement stressé car ce gars faisait des motifs différents de ceux qu’on avait l’habitude de voir venir d'Europe… et comme je n'avais pas vraiment d’expérience là-dedans, j’étais assez nerveux – bien que je ne me souvienne plus du tout de ce que je lui ai tatoué (rires).

Luke Atkinson | C’était un petit démon tout joyeux qui sautillait, sur ma jambe, accompagné d’un petit "The Loca my crazy life" je crois. Ce qui est parfait pour nous.

K | Vous parliez d’une convention de tatouage en 1986. Nous sommes aujourd’hui en 2015. Qu’est-ce qui a changé ?

Luke Atkinson | C’était beaucoup moins impressionnant que ça l’est actuellement. Ça a vraiment grossi. À l’époque, le tatouage représentait peut-être le quart de ce qu'il est aujourd’hui. Il y a tellement d’artistes ! Pour un organisateur de convention comme Tin-tin, ce doit être un vrai casse-tête car tu veux à la fois avoir les tatoueurs qui ont eu un rôle majeur dans le passé, et ceux issus de la nouvelle scène, qui est juste énorme.

Je crois aussi que le tatouage est passé dans le domaine du divertissement. Aujourd’hui par exemple, il y a des vendeurs qui sont présents sur ce salon… ça part dans tous les sens ! La pub, les sponsors… c’est incroyable. C’est tellement différent.

"Le monde après Internet"

Filip Leu | Je crois qu’il y a un monde avant et après Internet... un monde très différent.

Bill Salmon | Le monde de quoi ?!

Konbini, Luke Atkinson et Filip Leu | The Internet Bill ! (rires)

Bill Salmon | Ah oui... En 1994, tout le monde connaissait tout le monde, tout le monde savait qui était dans le coup et qui ne l’était pas, qui était au top et qui allait l’être. Mais c’est devenu tellement gros, aussi gros qu’Internet. [...] Avant Internet, toutes les informations concernant le tatouage étaient comme invisibles. C’était magique et secret. Ça l’est toujours mais bon…

K | Qu’est-ce que vous pensez de cette démocratisation ?

Filip Leu | C’est inévitable !

Bill Salmon | Oui c’est inévitable. Je tiens à souligner que tous ces jeunes artistes qui débutent font un travail incroyable. [...] La seule chose que je leur reprocherais peut-être, c’est qu’ils manquent forcément d’expérience. Plus tu fais de saisons, plus tu acquières de l’expérience et plus tu saisis les différentes facettes du tatouage. Est-ce que tu veux juste faire ce style ? Ou d’autres styles ? Il y a vingt ou trente ans, il y avait à peine une demi-douzaine de styles ; aujourd’hui il doit y en avoir soixante-dix. Idem pour les techniques ! Il y a énormément de choix à faire quand tu es tatoueur.

Luke Atkinson | À l'époque dont parle Bill, quiconque voulait apprendre le tatouage devait le faire d’une façon assez scolaire. Tu apprenais un motif, et ensuite tu le tatouais. Puis tu en apprenais un autre, plus complexe, et tu le tatouais. Et ainsi de suite. [...]

Filip Leu | Exactement. Tu devais d’abord apprendre des motifs assez basiques, et une fois que tu t’étais fait ton nom, une réputation, tu pouvais commencer à faire tes propres dessins. Aujourd’hui, les gens ont à peine débarqué qu’ils tatouent déjà les styles et les motifs qu’ils ont inventés.

"Le tatouage japonais a changé ma vie"

K | Je crois savoir que le tatouage traditionnel japonais vous a tous les trois beaucoup influencés...

Bill Salmon | J’ai rencontré ma femme Junii (d'origine japonaise, ndlr) en 1987. Ed Hardy m’avait déjà fait découvrir le tatouage japonais, mais Junii m’a vraiment ouvert les yeux – c’est pour ça que je l’ai épousée ! (rires) Elle avait un magnifique tatouage intégral (ou "bodysuit", ndlr), parfaitement réalisé. Tout était à sa place, et depuis que nous sommes ensemble, c’est-à-dire vingt-sept ans, je ne me suis jamais lassé de le regarder. Peu importe la façon dont tu le regardes, il t’apprend toujours quelque chose de nouveau.

Son tatouage était l’un des derniers bodysuits réalisés au tebori (technique traditionnel du tatouage japonais, ndlr) par Horitoshi. Donc c’est quelque chose de pur. [...] Seuls les Japonais sont capables de créer ce sentiment inconditionnel, de produire cet art sans regarder quoi que ce soit. C’est d’ailleurs ce qui m’a renversé, ils peuvent s'ancrer si prodondément dans leur esprit qu’ils finissent par voir et tatouer ce à quoi ils pensent. [...]

Bill et Junii Salmon © www.fatherpanik.com

Bill et Junii Salmon © www.fatherpanik.com

Filip Leu | Le tatouage japonais a changé ma vie également.

Bill Salmon | Je ne me suis jamais fait tatouer par un Japonais, toujours par Filip ; et s’il fallait que je le refasse je me ferais sûrement un bodysuit japonais. Mais je ne regrette pas ce que j’ai.

Filip Leu | Quand Bill est allé au Japon et qu’il a rencontré Junii, ça a changé nos vies. Le travail japonais est tellement beau, tellement complet et entier… c’est pour ça que c'est toujours ce que je veux tatouer aujourd’hui. Bien sûr je peux modifier un peu le style, m’amuser ; mais ce qui m’inspire au quotidien dans mon travail sont les tatouages que j’ai vus au Japon. Quand j’y suis allé, on m’a mis dans une pièce avec trois personnes qui avaient le corps entièrement recouvert d'un tatouage japonais. Ça vous affecte, vraiment. Je suis tombé amoureux par la seule force des couleurs, et du gris. Je me foutais de ce que cela représentait, si c’était de la roche ou de l’eau ; c’était juste tellement beau, la façon dont cela tient au corps aussi. Et la grandeur du tatouage, bien sûr.

"En Occident, on se tatoue comme si on allait à Lourdes"

K | Luke, le tatouage traditionnel japonais vous influence également dans votre travail ?

Luke Atkinson | Absolument. Ce que j'aime dans ce style, et qu'on ne trouve nulle part ailleurs, c’est que tu commences par tatouer de petites pièces sur les gens et que rapidement ils en veulent plus, et les font s’assembler ensemble. Ce qui est totalement différent du style occidental.

Filip Leu | En fait en Occident, on se tatoue comme si on allait à Lourdes. À chaque fois que les gens se rendent là-bas, ils collent un sticker sur leur voiture. Du coup certains ont des voitures recouvertes d’autocollants. C’est un peu l’état dans lequel sont mes bras aujourd'hui, avec les tatouages. C’est l’idée de collecter les souvenirs, les moments, et tu te fous de savoir si tout cela ira bien ensemble ou non…

En revanche au Japon, on ne se fait qu’un seul tatouage. Sur l’intégralité du corps. C’est ça qui m’a bouleversé. Et ils viennent ensuite aux conventions... Tu es déjà venue à ce genre d'évènement ? Il y a vraiment de très belles choses. Le niveau est très haut. D’ailleurs nous avons eu du mal ces deux derniers jours, à juger les tatouages...

La famille Leu © Emmanuelle Antille

La famille Leu ; tout à droite, Filip © Emmanuelle Antille

"Jamais je n’aurais cru qu’on puisse faire une émission de téléréalité sur le tatouage"

K | Surtout que vous devez parfois départager 20 ou 25 tatouages...

Filip Leu | Oui, et ils sont tous très bons ! C’est assez drôle d’ailleurs : quand on était plus jeunes, on lisait pas mal de magazines de tatouage comme Easy Rider, et on se marrait à essayer de trouver 5 bons tatouages dans tout le magazine. Aujourd’hui, essaie d’en trouver 2 mauvais. C’est totalement l’inverse ! Je suis vraiment content que le niveau de ma profession soit devenu si bon, avec cette qualité du dessin et ce souci du travail minutieux.

Mais le tatouage est une industrie mouvante, et il y a des choses qui se passent en ce moment qui sont assez… expérimentales, je dirais. Le temps nous dira si ces changements sont bons, et s'ils dureront. Je ne suis pas contre la tournure que prennent les choses, mais je suis quand même un peu paniqué vis-à-vis d'émissions comme "Ink Master", c’est assez étrange pour moi. C’est une facette du tatouage que je trouve difficile à saisir. Jamais je n’aurais cru qu’on puisse faire une émission de téléréalité sur le tatouage...

Luke Atkinson | Et il y en a tellement… tout le monde met du fric dedans.

Bill Salmon | Je crois qu’on préfèrerait ne pas s’étendre sur ce sujet. On ne peut pas être objectifs.

Filip Leu | Non mais je suis vraiment surpris, je n’aurais jamais imaginé que ça puisse exister en fait !

Bill Salmon | Tu sais, je suis sûr qu’il y a encore plein de choses pour lesquelles nous ne sommes pas préparés (rires).

L'avenir nous le dira.

À lire -> Traditions, Hokusai et yakuzas : rencontre avec Horiyoshi III, illustre maître-tatoueur japonais

Par Naomi Clément, publié le 16/03/2015