AccueilÉDITO

Meurtre de la journaliste Daphne Caruana Galizia : l’État maltais sommé d’agir

Publié le

par Clothilde Bru

L’assassinat de la journaliste et blogueuse maltaise Daphne Caruana Galizia, spécialisée dans les affaires de corruption, a suscité de nombreuses réactions en Europe. La responsabilité de l’État maltais est mise en cause.

Le lundi 16 octobre, une voiture a explosé dans la ville de Bidnija, dans le nord de l’île de Malte. À son bord se trouvait Daphne Caruana Galizia. Son nom ne vous dit peut-être rien, mais elle était une sommité dans son domaine.

Classée par le magazine Politico parmi les 28 personnalités qui "façonnent, secouent et remuent l’Europe", elle était l’une des journalistes les plus engagées de son pays, si ce n’est de tout le Vieux Continent. En dénonçant les trafics illicites, les pots-de-vin et les comptes offshore, la journaliste de 53 ans avait fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille.

Une heure à peine avant son assassinat, elle écrivait encore : "Il y a des escrocs partout où l’on regarde maintenant, la situation est désespérée." Son blog, Running Commentary, est l’un des médias les plus lus de Malte : 400 000 personnes le suivent, soit à peine moins que le nombre d’habitants que compte la petite île méditerranéenne. Ce paradis fiscal à la réputation sulfureuse, qui abrite quelque 70 000 sociétés offshore, est la capitale européenne des jeux de hasard.

Des plus importants hommes d’affaires jusqu’aux plus hauts responsables politiques, Daphne Caruana Galizia n’épargnait personne, ce qui lui avait valu un certain nombre d’ennemis. Parmi eux, l’épouse du Premier ministre travailliste Michelle Muscat, son chef de cabinet Keith Schembri ou encore l’ancien ministre de l’Énergie Konrad Mizzi (désormais au Tourisme).

"Un État mafieux"

Le 17 octobre, Matthew Caruana Galizia, son fils qui est également journaliste, a pris la plume pour s’en prendre au gouvernement maltais, qu’il juge responsable. Membre du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), il collaborait souvent avec sa mère. Celle-ci était même à l’origine du volet maltais des Panama Papers. Dans une tribune postée sur Facebook, Matthew Caruana Galizia livre un vibrant hommage à sa mère, et dénonce un "État mafieux."

"Voilà ce qui arrive quand les institutions d’un État sont inaptes […]. Nous sommes un peuple en guerre contre l’État et le crime organisé, qui sont de plus en plus difficiles à distinguer […]. Oui, c’est bien un État mafieux dans lequel nous vivons […] Une culture d’impunité a fleuri grâce au gouvernement de Malte."

Le journaliste termine son texte en citant plusieurs hauts responsables maltais mis en cause par les investigations de sa mère (Keith Schembri, Konrad Mizzi) et le Premier ministre Joseph Muscat : "Vous êtes complices, vous êtes responsables." Ce dernier a par ailleurs pris la parole quelques heures après l’assassinat de Daphne Caruana Galizia, pour dénoncer une attaque contre la liberté d’expression.

L’Union européenne sous le choc

"Je ne me reposerai que lorsque justice sera faite. Ce pays le mérite", a-t-il tweeté avant de délivrer un message télévisuel qui n’a manifestement pas convaincu Matthew Caruana Galizia. Le décès de celle qui était surnommée la "femme WikiLeaks" dans son pays a fait réagir Julian Assange, qui a promis 20 000 euros à quiconque pouvant apporter des informations qui permettraient de confondre les assassins.

D’autres voix se sont élevées en Europe pour réclamer justice à l’État maltais. Reporters sans frontières a publié un communiqué, le 17 octobre, demandant "aux autorités maltaises de faire toute la lumière sur le meurtre de la blogueuse Daphne Caruana Galizia" :

"RSF exhorte les autorités maltaises à faire toute la lumière sur ce meurtre et à trouver les responsables de sa mort. Aujourd’hui est une journée noire pour la démocratie, la liberté d’expression, et le journalisme maltais."

L’ONG rapporte aussi que la journaliste avait porté plainte il y a deux semaines auprès de la police maltaise, après voir reçu des menaces. Les hommages à Daphne Caruana Galizia ont également été nombreux au sein des institutions de l’Union européenne (UE). Il faut dire que les assassinats politiques de journalistes sont extrêmement rares en Europe.

Selon RFI, la Commission européenne s’est dite "horrifiée par ce meurtre et espère que toute la lumière sera faite rapidement dans cette affaire". Plusieurs partis du Parlement européen se sont également émus de l’assassinat. Le Parti populaire européen (PPE, droite), aurait notamment demandé à la Commission de soutenir plus expressément la liberté de la presse et celle d’expression à Malte, tout en déplorant son manque de réactivité. Les conservateurs du Parlement disent en effet s’inquiéter de la situation de ce petit pays situé au sud de la Sicile et membre de l’UE depuis 2004.

À lire -> Malte est le premier pays d’Europe à interdire les "thérapies de conversion" des homosexuels

À voir aussi sur konbini :