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Le mec le plus cool de Berlin a 67 ans et une longue barbe blanche

Publié le

par Vincent Glad

Le vieux Komet arpente tous les week-ends les clubs berlinois pour arroser la foule de bulles géantes. Le personnage le plus fou et le plus attachant de la capitale allemande.

La nuit berlinoise est une histoire de barbes blanches. La première, surmontée d’une menacante moustache noire, celle de Sven Marquardt, le physio du Berghain, repousse les assauts de la jeunesse européenne devant la porte du club.

Une barbe plus accueillante attend les rescapés, à l’intérieur, celle de Bernhard «Komet», 67 ans, longue pilosité blanche, crâne dégarni, dents absentes, un air de Père Fouras évadé de la Fashion Week. Le mec le plus cool de Berlin, tout simplement.

Présent dans tous les clubs en hiver, dans tous les festivals en été, Komet est le plus souvent derrière les platines, posé à côté du DJ, plongé dans une transe chamanique, en plein troisième Summer of love. Les clubbers se succèdent pour poser une main sur le crâne du vieux druide, dans un rituel proche du baiser de Laurent Blanc sur la tête de Fabien Barthez. Quand il descend sur le dancefloor, Bernhard s’arme d’un immense tube pour faire des bulles à savon et arrose la foule de tout son amour.

Un passage dans la queue, pour discuter avec les potes

Komet, et son mojo coupe-file, ne fait bien sûr jamais la queue. Y compris au Berghain. Mais il a su rester simple et s’offre à l’occasion un petit bain de foule, avec les centaines de jeunes qui attendent dans le froid : "Je n’ai pas besoin de faire la queue mais j’aime y aller parfois pour dire bonjour aux copains, discuter un peu avec les gens", nous explique t-il.

La légende veut que sa venue soit la garantie d’être à la meilleure soirée ce jour-là à Berlin. Un coup d’oeil sur l’agenda prévisionnel de Komet permet de nuancer l’adage : le vieux clubber enchaîne une dizaine de fêtes par week-end, essayant d’honorer au maximum à la masse d’invitations qu’il reçoit.

Regarde ça, c’est des tickets de boisson du Ritter Butzke, mais je n’arrive même pas à boire tout ce qu'on me donne !

Son club préféré ? "Le Ritter Butzke parce que tout le monde rentre ! Il faut vraiment s’être comporté comme un con pour ne pas y rentrer. C’est vraiment comme une église. Alors que le Berghain fait en sorte que la queue soit très longue pour que le monde entier pense que c’est le club le plus cool du monde. C’est typiquement ce que je n’aime pas: l’arbitraire". Felix da Housecat ne le contredira pas.

Quand il n’est pas en club, Bernhard passe son temps à répondre aux nombreuses sollicitations médiatiques. Les médias allemands défilent dans son antre de Neukölln. Il est actuellement suivi par les caméras de ProSieben, une grosse chaîne de télé allemande, ce qui le rend encore moins discret en soirée, si c’était encore possible. Être la coqueluche de la nuit berlinoise "est presque devenu un métier", reconnaît-il.

Malgré les nombreuses sollicitations, il n’a pas de manager et gère seul son agenda : "Je suis content de ne pas avoir de manager qui me dit: 'bon maintenant tu dois encore aller au Berghain et faire la fête'. Si j’ai envie d’y aller, j’y vais". La question, de toute façon, ne se pose pas: il a tout le temps envie d’y aller.

Restos du coeur et soirées en club

Komet dit vivre sans argent. Il pointe au Tafel, les Restos du cœur allemand, la semaine et se nourrit de plaisirs nocturnes le week-end. Son métier, comme en témoigne son incroyable appartement, une labyrinthique menuiserie qui s’étend jusque dans la cuisine, est de réaliser des cadres de tableaux. Il y en a partout aux murs, vides, sans tableaux. Le vieil homme les réalise pour la beauté du geste, sans vraiment chercher à les vendre. Il semble, de toute façon, avoir lâché l’affaire, absorbé par sa nouvelle vie d’égérie berlinoise.

Une vie absurde succédant à une autre. Komet est partout. Acid Pauli (de The Notwist) a composé un remix en son honneur, pour lequel il joue dans le clip. Il est mannequin pour la marque Muschi Kreuzberg. Il apparaît dans une vidéo de campagne de Die Linke, la gauche radicale allemande. Il est même la vedette d’un clip de promotion pour les JO de Berlin. Le sourire du vieillard magnifique n’aura pas suffi pour convaincre les Berlinois que la ville avait vraiment envie des Jeux (“Wir wollen die Spiele”).

Face au manque d’enthousiasme des habitants de la capitale, l’Allemagne a préféré Hambourg pour candidater aux JO 2024.

Il fallait oser filmer un druide noctambule en train de boire une potion magique pour faire la promotion des JO. Les Jeux auraient-ils vraiment pu être “propres” dans la capitale allemande ? Comme dans le sport, en club à Berlin, il y a toujours un doute. Les pas de danse de Komet, ceux d’un gamin de 12 ans à qui on donnerait une pilule d’ecstasy, l’envoient direct au test anti-dopage.

Le "camion de la drogue”

Les yeux dans les yeux, on lui a posé la question. «Jamais de drogues?». Le démenti est brumeux. «Non, jamais. Je sais qu’il y en a de bonnes, mais je sais que les drogues sont un mensonge». Meilleure preuve qu’il est clean ? «C’est moi qui conduit “le camion de la drogue” du Fusion Festival [une sorte de Burning Man allemand, ndlr] parce que tout le monde sait que je n’en prends pas, nous explique t-il. Je n’ai jamais de problèmes avec la police. Je leur fais juste coucou et c’est bon». Réglo. Le Willy Voet de Berlin.

Komet avoue tout juste une addiction au prosecco. Et aux câlins: «les gens en club me transfèrent leur énergie, quand ils me prennent dans leurs bras, quand ils me touchent ou quand ils me caressent le crâne. Mais il n’y a pas que des câlins. Il y a aussi des bisous et aussi parfois plus qu’un simple bisou.»

"C’est parce que vous êtes jeunes et beaux que vous galérez !"

Être une star de la vie nocturne, même à 67 ans, est visiblement l’assurance de pécho. Une leçon de vie: "Moi ce que je dis aux jeunes, c’est que s’ils veulent que ça marche avec les filles, ils doivent faire comme moi : devenir vieux, ne plus avoir beaucoup de dents, ne pas vouloir se marier et c’est tout. Ensuite ça cartonne avec les filles ! Haha ! C’est parce que vous êtes jeunes et beaux que vous galérez ! Haha !".

En pleine remise en cause personnelle, on commence à fixer des photos de filles nues sur le mur de son salon. "C'est toujours la même fille", assure Komet ! "On s’est rencontré il y a 10 ans, elle avait 23 ans. Nous ne sommes pas vraiment ensemble mais c’est la seule femme qui a un double des clés de mon appart".

Dans une autre vie, Komet a eu deux enfants. L’un des deux est mort d’un cancer à 22 ans. Sa vie actuelle est comme un hommage à ce fils disparu:

Je considère que j’ai trois fois 22 ans. Ou deux fois 33 ans et je n’ai pas l’impression d’avoir 66 ans, mais j’ai cet âge.

Le "grand looping"

À près de 70 ans, Bernhard envisage sereinement sa dernière danse. "Si je ne tiens plus debout, je serai peut-être porté en brancard et je danserai allongé. Je verrai les lumières du club mieux comme ça. Et si je ne me sens vraiment pas bien, je ferai le grand looping".

Le grand looping ? "Tu sais pour faire un looping, comme sur un grand huit, il faut prendre beaucoup de vitesse. C’est pour ça que je vis ma vie à toute vitesse aujourd’hui, car si la mort, comme la nomment les hommes, devait arriver, je serai prêt". Une entrée directe sur la fiche “yolo” de citations.com.

Pour en savoir plus sur Komet, on ne saurait trop recommander ce documentaire de Freshmilk TV sous-titré en anglais.

Photos et interview réalisées avec Jacques Pezet

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