Manuel Valls "défend" la liberté des femmes en France et perd une occasion de se taire

Quelque temps après la polémique du burkini, Manuel Valls s'insurge contre un article du New York Times qui dépeint selon lui "une image insupportable, car fausse, de la France" et de la condition des femmes françaises.

Manuel Valls veut parler aux noms des femmes de France. C'est raté. (© Wikipédia/ CC)

Manuel Valls veut parler aux noms des femmes de France. C'est raté. (© Wikipédia/CC)

L'eau a du mal à couler sous les ponts dans l'affaire du burkini. Ce lundi 5 septembre, dans le Huffington Post, Manuel Valls a répondu au New York Times, après un article sur la condition des femmes musulmanes en France, paru trois jours plus tôt. Dans son papier, la journaliste Lillie Dremeaux rappelle que les musulmanes pratiquantes n'ont que très peu participé au débat autour de la polémique sur le burkini. En août dernier, des arrêtés municipaux sont apparus en France, empêchant les femmes de porter ce vêtement qui se rapproche d'une combinaison de plongée et qui permettait aux musulmanes de se baigner et de profiter du soleil sur les plages, tout en respectant le port du voile. Pour une fois, un média donnait la parole aux premières concernées.

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Mais dans sa tribune, le chef du gouvernement français reproche à la journaliste de n'avoir fait appel qu'à une minorité de femmes. Sauf que, par sa réaction, il discrédite purement et simplement la voix de ces femmes à qui on a tendu un micro, chose déjà rare dans la vie médiatique quotidienne. À ses yeux, la voix de ces femmes n'a pas son importance parce qu'il est certain de l'existence d'une majorité de femmes musulmanes positionnées contre le burkini. Puisqu'il en est aussi sûr, pourquoi ne pas solliciter directement ces femmes, si nombreuses ?

Dans son article, l'homme politique affirme, encore une fois, sa désapprobation envers le burkini, estimant qu'il ne respecte pas la liberté et l'égalité des femmes par rapport aux hommes. "[Le corps des femmes] n'a pas à être caché pour protéger de je ne sais quelle tentation", estime le Premier ministrePour Manuel Valls, toutes les femmes de France sont libres et il définit le burkini comme un moyen d'oppression contre la féminité. Il écrit :

"En France, nous considérons bien au contraire qu'une femme qui a envie de se baigner n'a pas à rester dans l'ombre. Que les femmes ne peuvent être l'objet de la moindre domination."

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Mais a-t-il conscience qu'il existe une multitude de formes d'oppression auxquelles toutes les Françaises doivent faire face, chaque jour de leur vie ? Les exemples, on en trouve à la pelle. Aujourd'hui, en France, 100 % des femmes se sont déjà fait harceler dans la rue, des militantes féministes du groupe Femen doivent se présenter au tribunal pour exhibition sexuelle car elles ont montré leurs seins au cours de manifestations. Elles ont choisi de faire de leur corps un moyen de revendication. Que l'on soit d'accord ou pas avec cette conception de la manifestation, une telle accusation montre que même en France, le corps de la femme est encore un tabou. Les propos de Manuel Valls sont en totale contradiction avec ce qu'il passe en pratique.

Le burkini, "une domination masculine intégrée"

De plus, si Manuel Valls pense que le burkini est "une domination masculine qui est ainsi complètement intégrée !". Mais cette volonté, non cette obsession, à vouloir déshabiller le corps des femmes dans des endroits bien précis (à la plage, le topless ne pose pas de problème, mais dans la rue, le moindre téton est vu comme une provocation), ne serait-ce pas de la domination masculine ? Le Premier ministre déclare se battre pour la liberté, mais celle-ci réside aussi dans le choix des femmes de porter ou ne pas porter ce qu'elles ont envie. Combi, maillot de bain, topless, burkini, chacune devrait avoir le droit de se vêtir comme elle l'entend, sans qu'on lui reproche quoi que ce soit. Car dans la pratique, une fille qui cache trop de peau est considérée comme une prude, ou comme une femme dominée dans le cas du burkini, alors que si elle dévoile un peu trop sa féminité, elle sera cataloguée comme prostituée. Mais ça, Manuel Valls ne le vit pas au quotidien.

Qu'une telle tribune, qui prétend parler pour les femmes en faveur de leur liberté, soit écrite de la main d'un homme qui n'a jamais connu une quelconque discrimination dans sa vie paraît assez culotté.

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Dans la deuxième partie de son discours, il est également question de laïcité. Manuel Valls donne (encore) la définition de ce principe : "La laïcité, ce n'est pas la négation de la religion", explique-t-il d'abord avant d'ajouter qu'il s'agit de"la liberté de pratiquer son culte, à condition de ne pas imposer ses pratiques ou ses croyances à l'autre". Selon lui, le port du burkini est une atteinte à la laïcité et ne respecte pas les valeurs de la République française. Une République qui, explique-t-il, a "mis un terme à des siècles de conflit" grâce à la laïcité, quand bien même le débat n'a jamais été aussi fort aujourd'hui, concernant l'intégration de l'islam dans la culture dite "française".

Le Premier ministre entend défendre l'égalité femmes-hommes au nom de la laïcité et de la liberté. Tout ce qu'il parvient à faire, c'est s'accaparer la parole de femmes musulmanes, bien plus légitimes que lui pour témoigner sur leur quotidien. Au passage, il jette le discrédit sur le travail d'une journaliste du New York Times, qui vient d'ailleurs de lui répondre. En effet, dans un article publié ce mardi 6 septembre, le quotidien new-yorkais affirme que ce sont près de 1 200 témoignages qui ont été recueillis auprès de lectrices, via "une enquête en ligne en anglais, français et arabe," rapporte Libération. Selon la rédaction américaine, Manuel Valls "se méprend" et elle tient à affirmer qu'elle assume entièrement son article.

Par Juliette Geenens, publié le 06/09/2016

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