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Au Maroc, des homosexuels invisibles et "toujours sur la défensive"

Témoignages de LGBT dans un pays où l'homosexualité est illégale.

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Manifestation de soutien aux victimes de la tuerie homophobe d'Orlando — à Rabat, capitale du Maroc,  le 15 juin — alors que l'homosexualité est condamnée par la loi marocaine. (© MALI, via Twitter).

Les préjugés tenaces et la violence sociale rendent les conditions de vie des homosexuels difficiles au Maroc. Ils vivent au sein d’une société conservatrice, dissimulés derrière un voile, mince protection contre les violences symboliques du quotidien. Témoignages.

Deux hommes nus, le visage et le corps en sang, se font violemment tabasser et insulter. Les images chocs ont fait le tour de la Toile début mars au lendemain de cet acte d’une violence inouïe à l’encontre de deux homosexuels, agressés dans leur intimité, dans leur propre appartement à Béni Mellal, au centre du Maroc entre Casablanca et Marrakech.

Si les images violentes étaient choquantes, l’affaire qui a suivi ne l'était pas moins. Les habitants du quartier populaire où l’agression a eu lieu se sont mobilisés pour manifester leur soutien... aux agresseurs. Le tribunal a d’abord condamné l’un des homosexuels à quatre mois de prison ferme et les agresseurs à deux mois de prison avec sursis, résultat d’une lecture paradoxale des évènements et d’une législation dangereuse. Quelques semaines plus tard, fort heureusement, une des victimes a été relâchée et la seconde a vu sa peine commuée à quatre mois de prison avec sursis, tandis que celles des agresseurs ont été durcies. 

Très médiatisée au Maroc et à l’international, l’affaire a aussi suscité des vagues de soutien aux victimes sur les réseaux sociaux et par le biais de pétitions et de tribunes, ce qui a sans doute contribué à un jugement plus favorable. Cependant, face à une législation qui criminalise l’homosexualité et par peur des représailles, les agressions homophobes ne font jamais l’objet de plaintes.

Celles-ci sont difficilement envisageables, dans le mesure où l’article 489 du code pénal marocain stipule : "Est puni de l'emprisonnement de six mois à trois ans et d'une amende de 200 à 1 000 dirhams [de 20 à 100 euros environ], à moins que le fait ne constitue une infraction plus grave, quiconque commet un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe."

Une législation homophobe

"Le verdict de cette affaire est tout sauf satisfaisant étant donné que le couple a été condamné, même si c’est pour de la prison avec sursis", s’indigne Tarek*, 24 ans, militant du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI), contre ce qu’il qualifie de "lynchage public". Au sein de la communauté LGBT, l’agression a réveillé certaines craintes.

Tarek à la terasse d'un café à Rabat. (Salsabil Chellali / Konbini)

Tarek à la terasse d'un café à Rabat. (© Salsabil Chellali/Konbini)

Tarek reste sur ses gardes :

"Finalement, ce genre d’acte de barbarie peut aussi avoir lieu dans une grande ville comme Rabat, parce que les gens considèrent l’homosexualité comme un péché et comme un acte immoral."

Pour se protéger, il prend ses précautions.

"Si je dois rencontrer une nouvelle personne que j’ai connue via les réseaux sociaux, j’envoie toujours le numéro de la personne à un ami et ma position GPS. Je m’éclipse rapidement si la conversation me paraît louche et je garde un cercle d’amis assez restreint. Malheureusement, je suis toujours sur la défensive.

Comme Tarek, Mehdi, un étudiant de 21 ans, est obligé de ne pas faire étalage de sa vie privée. En famille, au travail ou à l’université, il dissimule ses préférences sexuelles :

"Par chance, la communauté est petite et l’on se consulte auparavant si l’on est amenés à faire de nouvelles rencontres, surtout via les applications en ligne qui sont désormais plus connues et donc utilisées par certains pour agresser, intimider ou voler."

Cloisonner sa vie privée

À propos de la sphère familiale, Nargès, Mehdi, Leïla et Tarek, racontent la même histoire. Malgré les doutes du côté de leur famille proche, leur vie intime n’est pas un sujet de discussion et c’est tant mieux, car toute confidence pourrait être synonyme pour eux de rupture familiale. "J’assume parfaitement mon orientation sexuelle, mais ma famille n’est pas assez ouverte d’esprit", regrette Leïla, une étudiante de 19 ans.

"Lorsque j’ai fait mon coming out à mon cousin, il était sous le choc et a pleuré. Je lui ai expliqué que ce n’était pas un choix et il avait de l’empathie pour moi", confie à son tour Mehdi. Le problème de l'intolérance ne se limite pas à la seule question de l’orientation sexuelle : "De façon générale au Maroc, nous n’acceptons pas la différence. Il y a une grande hypocrisie et on défend la tradition au nom de Dieu et de la religion", déplore Nargès, 19 ans, étudiante.

Pour faire changer les mentalités, le chemin est long et semé d'embûches. "Notre combat n’est pas seulement contre l’opinion publique, mais contre l’homophobie d’État, avance Tarek. Ce sont les lois liberticides qui donnent la légitimité aux gens de se rendre justice eux-mêmes."

Besoin d’émancipation

Vivre son homosexualité revient à mener une double vie ou du moins à tout cloisonner, pour se prémunir d’une société profondément patriarcale, où les identités de genre sont indiscutables. "Adolescent, je cachais mon look, témoigne Mohamed. Je simulais la virilité. Aujourd’hui, je mène une vie normale. J’ai gagné en confiance parce que je suis plus mature. Et finalement, mon orientation sexuelle n’est qu’un détail." Un détail certes, mais qui engendre exclusion sociale, discriminations et violences verbales, parfois physiques.

L’affirmation de son identité sexuelle s’accompagne de nombreuses interrogations et pousse à l’émancipation vis-à-vis des normes sociales, dont les traditions religieuses. Tarek poursuit :

"Jeune, je connaissais le Coran par cœur. J’étudiais dans une école coranique wahhabite et mon maître me voyait comme un grand cheikh. J’ai été prêcher avec lui en Espagne et je faisais la fierté de la famille.

Depuis toujours, je me sentais différent des autres et j’avais un vide que la spiritualité a comblé à ce moment-là. À l’adolescence, j’ai commencé à me poser des questions sur ma sexualité, sans doute une des raisons qui m’a rendu athée.

J’ai commencé à voir la religion comme un mal. C’était un long processus qui s’est suivi d’un grand vide spirituel. Je priais à tout moment et soudainement, cela n’avait plus de sens pour moi."

Démarche militante

Face au regard d’une société conservatrice où l’homosexualité est taboue, faire évoluer les mentalités est bien difficile. Toutefois, certaines organisations s’y attaquent frontalement. C’est notamment le cas du MALI, qui adopte une stratégie directe de désobéissance civile et dont de nombreux membres n’hésitent pas à s’afficher publiquement.

Le mouvement, créé en 2009, n’a pas de statut juridique et reste actif grâce à un noyau de militants présents au Maroc et à l’étranger qui se mobilisent pour mener des actions symboliques. Dernière en date, celle de la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie, le 17 mai, où ils ont interpellé différents ministères en demandant notamment l’abrogation de l’article 489 du code pénal et diffusé sur les réseaux sociaux le slogan : "Sortez ces juges de nos culottes."

Mali

Le collectif Aswat lutte quant à lui contre toute discrimination fondée sur la sexualité et le genre. Le magazine du collectif crée en 2012, Aswatmag couvre les actualités concernant les minorités sexuelles en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour répondre à un manque de couverture médiatique ou, plutôt, contrer une couverture préjudiciable. Toutefois, Leïla reste pessimiste :

"Le changement est impossible dans notre société. Les militants LGBT essayent de faire bouger les lignes, mais j’ai du mal à y croire. Il faut absolument tout changer en commençant par l’éducation, en introduisant des cours d’éducation sexuelle et en travaillant sur le long terme."

Le 26 mai, de nouveau, deux jeunes hommes ont été arrêtés pour homosexualité dans le Sud du Maroc, à Guelmim, où le tribunal de première instance a prononcé un jugement de six mois de prison ferme à leur encontre. D’après le collectif Aswat, aucun avocat n’a accepté de représenter les deux jeunes gens en raison du motif de leur arrestation.

Article écrit par Salsabil Chellali

* Tous les prénoms ont été changés afin de protéger l’identité des personnes interrogées.

Par Konbini, publié le 20/06/2016

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