BRUSSELS, BELGIUM – 2015/05/23: A protester with a Guy Fawkes mask with a sign that says ‘Monsanto makes us sick’ at the march against Monsanto in Brussels. (Photo by Frederik Sadones/Pacific Press/LightRocket via Getty Images)

Les "Monsanto papers" dévoilent la guerre menée par la firme contre la recherche sur le cancer

Le Monde a enquêté sur les techniques d’intimidation du géant de l’agrochimie américain Monsanto à l’encontre d’organes de recherche scientifique, afin de sauver à tout prix son produit phare accusé d’être cancérigène : le glyphosate.

BRUSSELS, BELGIUM - 2015/05/23: A protester with a Guy Fawkes mask with a sign that says 'Monsanto makes us sick' at the march against Monsanto in Brussels. (Photo by Frederik Sadones/Pacific Press/LightRocket via Getty Images)

Un manifestant avec une pancarte "Monsanto nous rend malades", à Bruxelles en 2015. (© Frederik Sadones/Pacific Press/LightRocket via Getty Images)

Dans le cadre d’une action intentée contre Monsanto, la justice fédérale américaine a déclassifié au début de l’année des documents internes du géant de la pétrochimie, révélant notamment que la firme avait connaissance du potentiel cancérogène et mutagène du glyphosate, la substance contenue dans le Roundup, depuis 1999. Dans un nouveau volet de ces "Monsanto Papers", Le Monde met à jour les pratiques d’intimidation et de lobbying sauvage de la multinationale à l’égard du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).

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L’agence intergouvernementale, créée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour identifier les substances cancérigènes, avait classé en mars 2015 le glyphosate comme "cancérogène probable" pour l’homme et "génotoxique", c’est-à-dire endommageant l’ADN. Une baffe pour Monsanto, qui a fait du glyphosate la pierre angulaire de son développement économique depuis plus de 40 ans. Pour rappel, le glyphosate (dont le brevet a été exclusivement détenu par la firme de 1974 à 2000) est l’herbicide le plus commercialisé dans le monde (130 pays) et l’un des plus utilisés, avec 825 000 tonnes pulvérisées par an. Monsanto a donc décidé de faire sienne la célèbre maxime "la meilleure défense c’est l’attaque", à coups de campagnes d’intimidation, de lobbying sauvage et de procédures judiciaires sans répit.

Une guerre contre la science

Selon les informations du Monde, Monsanto n’a laissé aucun répit au CIRC depuis que celui-ci a osé mette en lumière la toxicité de son produit. En mobilisant des avocats, des parlementaires et les puissantes organisations de lobbying de l’industrie chimique, la firme a sorti l’artillerie lourde afin de nuire par tous les moyens possibles à l’agence indépendante. Elle est même allée jusqu’à tenter de lui couper les vivres, en manœuvrant dans l’ombre pour influencer certains États membres du conseil de gouvernance du CIRC (les principaux financiers du centre).

Plus inquiétant, le quotidien révèle comment ces méthodes d’intimidation semblent fonctionner auprès de la communauté scientifique, qui n’a pas souhaité s’exprimer sur l’enquête du journaliste Stéphane Foucart. "Des scientifiques de renommée mondiale, d’ordinaire ouverts aux requêtes des médias, n’ont pas donné suite aux sollicitations du Monde, même pour des entretiens informels", déplore le journal.

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Le CIRC ferait ainsi l’objet d’un véritable espionnage, digne d’un scénario à la Erin Brockovich :

"En quelques mois, ils seraient au moins cinq individus à s’être présentés comme journaliste, chercheur indépendant ou assistants de cabinet d’avocats afin d’approcher scientifiques du CIRC et chercheurs associés à ses travaux. Tous s’enquérant d’informations très spécifiques sur les procédures et les financements de l’agence."

L’un d’entre eux ne serait autre qu’un employé d’une agence d’intelligence économique, qui aurait été pris dans une affaire d’usurpation d’identité. Dans la foulée, d’autres groupes d’intérêts anti-écolos et climatosceptiques en profitent pour enfoncer le clou et défendre leur bout de gras – à l’instar de l’Energy and Environmental Legal Institute et de la Free Market Environmental Law Clinic (ne vous fiez pas à leurs noms), qui se sont donné pour mission de décrédibiliser ce qu’ils qualifient de "science pourrie" et "d’hystérie" :

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"D’après les éléments dont Le Monde dispose, [ces organisations] ont lancé pas moins de 17 demandes d’accès aux documents auprès des NIH [National Institutes of Health] et de l’Agence américaine de protection de l’environnement. Engagées dans une guérilla juridique, bureaucratique, intrusive, elles réclament les correspondances de plusieurs fonctionnaires américains 'contenant les termes 'CIRC' [ou] 'glyphosate'…"

Par ailleurs, les documents révélés par la justice américaine tendent à prouver que Monsanto emploie, par le biais d’entreprises extérieures, des individus pour laisser des commentaires positifs sur les OGM ou le Roundup sur Internet.

Des méthodes qui fleurissent sous Trump

Avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier dernier, de nouveaux ennemis du CIRC se sont manifestés, dont l’American Chemistry Council, un lobby américain de la chimie qui a annoncé vouloir obtenir une "refonte" des conclusions du centre. Hasard du calendrier ou non, l’une de ses plus hautes responsables, Nancy Beck, vient d’être nommée directrice adjointe du service chargé de la réglementation des produits chimiques et des pesticides de l’Agence américaine de protection de l’environnement, qui doit réexaminer le dossier du glyphosate.

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Par ailleurs, le directeur des organisations Energy and Environmental Legal Institute et Free Market Environmental Law Clinic avait rejoint temporairement l’équipe du nouveau président, en novembre dernier. En d’autres termes, les ennemis du CIRC font désormais partie du premier cercle du président Trump. De quoi leur donner, si ce n’est les pleins pouvoirs, un sentiment d’impunité et de toute puissance qui n’augure rien de bon pour l’indépendance de la science et de la recherche.

À lire -> Monsanto connaissait les dangers du glyphosate depuis 1999, selon des documents internes

Par Jeanne Pouget, publié le 01/06/2017