Filmer des jeunes qui se saoulent : pourquoi l'émission de France 4 inquiète

L'émission qui promettait de suivre des jeunes qui s'alcoolisent arrive ce mardi soir sur France 4. Produit par Reservoir Prod, à qui l'on doit notamment Tellement Vrai et Toute Une Histoire, celui-ci s'annonce plus sensationnaliste que scientifique, comme le premier extrait laisse à présager.

(Crédits image : Shutterstock / Monkey Business Images)

Alccol et jeunes ? Le cocktail explosif auquel France 4 s'attaque dans une émission dont on peut craindre le sensationnalisme (Crédits image : Shutterstock / Monkey Business Images)

L'émission s'appelle Alcootest et elle veut parler de vous. Qui ? Mais vous, enfin ! Vous les jeunes ! Rappelez-vous : c'est le blog de Jean-Marc Morandini, hurlant l'exclusivité, qui lançait l'alerte fin mai : 

Publicité

Le groupe [France Télévisions] a commandé une émission dans laquelle des jeunes volontaires, majeurs, vont se saouler devant les caméras de télévision afin de tester les effets de l'alcool sur eux.

L'objectif ? Attirer l'attention des 15-25 ans sur les effets néfastes de l'alcool, dans une émission diffusée à la rentrée et composée de 5 épisodes de 45 minutes. L'émission signée Réservoir Prod qui-parle-aux-jeunes-des-pratiques-des-jeunes arrive ce mardi 7 octobre à 22h30. Pour se mettre l'eau (de vie) à la bouche, France 4 dévoile un premier extrait aujourd'hui en guise de bande-annonce. Santé !

Publicité


Alcootest : les premières images de France 4

Publicité

by Konbini

Après une très rapide présentation par le présentateur Olivier Delacroix, une voix-off déclare sur fond de musique électronique que l'alcool est, pour la plupart des jeunes, "un incontournable" des soirées ou "un moyen soi-disant efficace" pour faire des rencontres. Quelques chiffres ("un Français boit en moyenne 12 litres d'alcool par an"), quelques remarques ("l'alcool, première cause indirecte de décès chez les jeunes"), et la même voix, concernante, annonce qu'Alcootest va "briser les idées reçues" sur l'alcool. Attention, ça va chauffer.

Pourtant, les quelques images qui défilent sous nos yeux incrédules ne nous montrent rien de ce qu'on ne sait déjà. Une fille trébuche en sautant à cloche-pieds, un type hurle son enthousiasme à la caméra, des gens dansent dans une boîte de nuit, d'autres en féria... Ce sont apparemment ces images, épuisées mille fois, que les reportages nous montreront inlassablement.

Publicité

Mais Alcootest montrera aussi des séquences en plateau, où les réactions à l'alcool seront testées et contrôlées par "l'expert" de l'émission, sidekick "qui sait, lui" du sympathique animateur : le médiatique docteur Philippe Batel, spécialiste en addictions. Finalement, il assure dès cette bande-annonce que les quantités d'alcool auxquelles seront soumises les jeunes au cours de ce émission seront "largement" inférieures à celles consommées lors "des habitudes d'alcoolisation". On n'en saura pas plus pour le moment... et en saura-t-on plus de toute manière ?

La promesse d'Alcootest est de mieux faire "comprendre les conséquences de l'alcool sur le cerveau". Or, au vu des premières images, on a surtout l'impression qu'on aura ce sentiment de gêne qu'on a tous déjà éprouvé au moins une fois : vous savez, arriver dans une soirée un peu trop tard, quand tout le monde est déjà cuité complet. C'est l'enfer.

"A quoi bon montrer une personne ivre à la télévision ?"

Remettons les choses dans son contexte. Il s'agit de montrer 60 volontaires âgés de 20 à 30 ans qui expérimenteront "en plateau" les "effets de la boisson" sous l'œil des caméras et "sous contrôle médical"Selon Le Figaro, le but du programme est de "tester leur niveau de créativité et de réactivité avec de l'alcool dans le sang". Mouais.

CSA oblige, l'émission est cautionnée par le sacro-saint Inpes, l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé.

Évidemment, le service public qui diffuse pareille chose à la télévision, cela en donnait la gueule de bois à beaucoup dès le printemps dernier. Gazette Info rapportait qu'à Dijon, l’Association nationale pour la prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa) exprimait de sérieux doutes.

Bernard Favet, son directeur, témoignait sa perplexité : "On a tous déjà vu une personne ivre, à quoi bon le montrer à la télévision ?". Évoquant le "voyeurisme" sous couvert d'expérimentation, cette médiatisation de la cuite amène carrément M. Favet à faire un parallèle entre l'émission et le principe Facebook tant décrié du Neknomination (dont Konbini, entre autres, vous parlait ici).

Si la parole du directeur de l'Anpaa est légitime, c'est parce qu'il a lui-même fait l'expérience d'une sacré cuite télévisuelle. Un jeune homme de 19 ans connu de l'Anpaa avait accepté de témoigner sur le plateau de Ça se discute, l'émission de société produite et présentée par Jean-Luc Delarue. Selon Benard Favet, ni l'association, ni l'hôpital qui prenaient en charge son addiction à l'alcool n'avaient été prévenus.

La suite est pire : "L’émission a eu un effet dévastateur sur lui, il s’est remis à boire". Aujourd'hui, ce jeune a disparu des radars de l'Anpaa, vraisemblablement dommage collatéral de l'effet médiatique dans lequel le "pathos" dominerait, "pour faire de l'audience". "Ce ne sont pas des rats de laboratoire", assène le directeur.

Il y a fort à parier que

Il est amusant de constater que personne n'a songé à interviewer Jordan Belfort, grâce auquel, après tout, cette émission devrait sembler bien fade au vu de ses propres habitudes de consommation (Crédits image : Metropolitan Films)

Un concept venu d'ailleurs

Si cette initiative cathodique inquiète, c'est également parce qu'elle s'inspirerait d'un principe d'émission déjà décliné aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. On y voit la présentatrice "goûter" des substances psychédéliques de toutes sortes sous l'œil inquisiteur des objectifs.

Au menu : musique épique cheap façon blockbuster, confession face caméra sur les effets ressentis... jusqu'à la séquence "vomi" qui n'est pas épargnée aux téléspectateurs. À découvrir ci-dessous.

La même boîte de production que Tellement Vrai

Voulez-vous d'autres raisons d'être sceptique ? En voilà. Cette émission éthylique sera produite par Réservoir Prod, la société de production de télévision fondée par Jean-Luc Delarue en 1994, désormais propriété du groupe Lagardère, tout comme Europe 1.

On doit à RP l'émission larmoyante de Sophie Davant Toute une histoire sur France 2, mais aussi ses deux antidépresseurs prédécesseurs de l'heure de la sieste, soit Ça se discute et C'est mon choix.

L'émission qui se veut expérimentale de France 4 sera produite par Reservoir Prod, la même société qui produit "Tellement Vrai", magazine "de société" présenté par Matthieu Delormeau (Crédits image : Reservoir Prod)

L'émission de "prévention" de France 4 sera signée Reservoir Prod, la même société qui produit "Tellement Vrai", magazine "de société" présenté par Matthieu Delormeau (Crédits image : Reservoir Prod)

Désormais, l'ancienne boîte de prod' verse plutôt dans l'immobilier avec Maison à vendre et Recherche appartement ou maison en prime time sur M6. Mais aussi dans le "reportage" avec Tellement Vrai, le "magazine de société" phare de NRJ12. Vous êtes inquiet ? On vous avait prévenu : vous avez de bonnes raisons de l'être.

Communication réussie ?

Au printemps, dans les pages télé du Figaro, la chaîne alimentait la soif tout en se défendant : "L'objectif est de sensibiliser les jeunes, lesquels ont tendance à boire de plus en plus, aux risques de ce que l'on appelle le binge drinking" [...] Il ne s'agit pas de les juger, ni de porter sur eux un regard moralisateur. Il s'agit d'une expérience sérieuse et encadrée, réalisée sous contrôle médical." 

La chaîne le martèle : "On est dans l'accompagnement, la prévention, l'humain". Pourtant, la bande-annonce d'Alcootest table beaucoup sur les faciès avinés, les fêtes excessives, et les lumières aveuglantes des boîtes de nuit. On accompagne. On prévient. On est humain.

Le 19 mai dernier, France 4 avait déjà consacré une soirée à l'alcool et aux addictions chez les jeunes. Au menu, trois documentaires, dont l'un au synopsis rappelant celui-là même qui promet d'être diffusé à la rentrée :

Pendant un an, des jeunes entre 18 et 21 ans se sont filmés lors de ces soirées festives qui commencent le jeudi soir pour s’achever le dimanche matin. Puis régulièrement, sous le regard du réalisateur Philippe Lubliner, ils se sont retrouvés dans des ateliers audiovisuels pour exprimer leur rapport à l’alcool.

Des audiences en attente de rebond

Résultat pour France 4 à l'issue de la diffusion de ce programme : 0,4% de parts d'audience, soit un score très modeste, même pour la petite chaîne de France Télé. Avec des émissions comme celles-ci, la petite antenne lancée en 2005, dont le slogan est "Ça déchaîne", cherche-t-elle son coup de buzz ?

Un programme de slow TV très futé, le plus controversé Cam Clash, d'autres choix de programmation audacieux, des émissions qui grandissent sous l'aile de l'antenne avant de s'en libérer... France 4 fait de plus en plus office de laboratoire au sein de l'audiovisuel public. Une chaîne rafraîchissante au sein d'un PAF à consommer avec modération... du moins jusque-là. Il faut souhaiter que la quête de parts d'audience n'enivre pas davantage ses choix de diffusion.

Par Théo Chapuis, publié le 07/10/2014

Copié

Pour vous :